Appel à contribution

L’empire du faux

Déc 16, 2018 Alexandre L'Archevêque

Appel à contribution pour l’année 2019

L’empire du faux

Quel visage se cache derrière le masque? Quelle vérité est dissimulée par le mensonge? Quelle réalité se trouve obscurcie par l’illusion? L’humain est mu par la curiosité et, en même temps, par le désir en apparence paradoxal de ne pas savoir. Qu’il s’agisse de l’exploration de la terre, de l’océan ou de l’espace, de la dissection du corps ou de l’esprit ou, encore, d’un simple regard indiscret par le trou d’une serrure, la curiosité incite l’humain à confronter angoisse et périls. Démystifier, découvrir – souvent avec excitation – ce qui est caché; révéler le « vrai » pour ensuite parfois préférer croire au « faux ». Ceci étant dit, dans quelle mesure le « vrai », qu’il soit reconnu ou ignoré, l’est véritablement? Et s’il existe, comment y parvenir?

Les exceptions sont nombreuses mais, de manière générale, la religion, la philosophie et la science ont fréquemment défendu l’existence d’une ou de plusieurs vérités absolues, chacune en statuant de la nature de celles-ci et en préconisant une méthode particulière pour les atteindre. En guise d’exemple, plusieurs religions enseignent que la connaissance du monde sensible est trompeuse, voire blasphématoire. C’est par la foi qu’on accède à la seule vérité : le divin. Rappelons que, dans le mythe de Pandore comme dans celui d’Ève, la curiosité de la femme est la cause des plus grands maux. Faisant fi des conséquences possibles, chacune découvrit des vérités qui façonnèrent la condition humaine et son destin. La morale de ces histoires? Mieux vaut obéir et croire, les yeux grands fermés.

Quant à la science, au risque de réduire celle-ci à une seule de ses définitions, son idéal réside dans la recherche de causes qui, une fois identifiées, permettent de prédire avec certitude des effets. Les débats épistémologiques relativement récents ont remis en question cet idéal, au point où l’incertitude figure pour plusieurs comme une vérité en soi. De son côté, la méthode poppérienne, toujours populaire à notre époque, notamment dans le monde de la recherche universitaire, vise la réfutation, car c’est en prouvant faux des énoncés soi-disant vrais que la connaissance progresse. En psychologie, on assiste depuis déjà plusieurs années au triomphe de la pensée univoque : il suffit dès lors d’évoquer les sacrosaintes données probantes pour clore le débat, et ce, avant même qu’une première question ait été posée.

Bref, selon certains, peu importe qu’ils se réclament de la religion ou de la science, le vrai porte un visage ainsi qu’un nom, et fait l’objet ni plus ni moins d’un culte. Il est alors idole, fétiche ou même source de mystification, parfois dans le but d’exercer une emprise sur autrui. Pour d’autres, le vrai demeure un guide, un idéal à atteindre. De là une autre question essentielle : quel usage faire du vrai et de la connaissance?

Souvent qualifiée de religion par ses détracteurs, généralement reconnue philosophique et plus rarement scientifique, la psychanalyse s’invite facilement au cœur du débat concernant le vrai et le faux. Par exemple, bien que Freud figure parmi les découvreurs de l’inconscient et qu’il mit au point une démarche pour explorer cette terra incognita, il est pertinent de s’interroger sur le vrai que la psychanalyse révèle et le vrai qui lui échappe. Permet-elle l’étude d’une vérité (sur)déterminée ou, plutôt, celle d’un sens relatif?

Et qu’en est-il du rôle de la foi, notamment en l’existence de l’inconscient? À quels questionnements le clinicien d’approche psychanalytique est-il confronté dans sa pratique en offrant d’explorer ce qui, par définition, échappe à la conscience? De quelle manière compose-t-il avec l’incertitude inhérente à ce travail? Que ce soit chez le clinicien novice ou expérimenté, comment s’assurer de maintenir le doute vivant, doute au cœur même de la démarche? Autre question fondamentale : dans quelle mesure participe-t-il, bien malgré lui, aux phénomènes qu’il tente d’étudier?

Plus confrontant encore, nous devons nous demander quelle est la part de faux véhiculée par la psychanalyse. Car il ne faut pas se le cacher, à l’instar des autres théories et conceptions, la psychanalyse, quelles qu’en soient les qualités intrinsèques, n’est pas exempte du risque de sclérose. D’ailleurs, il arrive que des notions soient énoncées et transmises comme si elles étaient des réalités figées, des connaissances absolues; un savoir est pratiqué et enseigné, parfois à travers une suite d’automatismes qui échappent à l’autocritique. Quelles « vérités » de la psychanalyse sont plutôt des masques? Et derrière chacun, combien d’autres?

La question de la vérité insiste et pas seulement sur la scène épistémologique. Elle fait les manchettes, portée par les vagues d’un mouvement #MoiAussi qui, en luttant contre la dissimulation et le désaveu, fait justement tomber les masques. Le pouvoir de dénonciation s’érige ici sur une mise à découvert. Une fois propulsées dans l’espace publique, les vérités de l’intime prennent une valeur politique et laissent entrevoir les nouages complexes entre la question du vrai et celle de sa reconnaissance par l’autre.

L’accès à la vérité est également au cœur des débats entourant les fake news et autres figures de la désinformation. Le fil de l’actualité se tord autour de ces nouvelles trompeuses qui brouillent superbement les frontières entre le vrai et le faux. Leurs effets sont tenaces : ils persistent même une fois les rumeurs démontées. Falsifié, notre rapport à l’actualité? Le doute plane désormais, nourrit un vieux soupçon : et si on nous mentait? Lorsque le traitement de l’information légitime à ce point la méfiance, quelles atteintes pour le sujet?

Distinguer le vrai du faux. Quand la question n’inquiète pas, elle amuse. Dans la sphère du divertissement, les faux-documentaires- ou « documenteurs », ont la cote, les fictions autobiographiques aussi. En croisant le vrai et le faux, ces productions répondraient-elles à la fois au scepticisme et au besoin de croire? Et que penser de l’engouement pour les téléréalités? C’est bien du vrai qu’elles nous promettent, fut-il étalé dans un décor on ne peut plus artificiel…

La question de la vérité insiste, disions-nous donc. Auprès du clinicien également, confrontés que nous sommes aux exigences d’une parole vraie, de celle qui évite les formulations plaquées et les interprétations de seconde main. Les jeunes cliniciens en font souvent l’expérience en début de parcours : les paroles empruntées – à la théorie ou au superviseur! –  sonnent faux et la pratique a tôt fait de nous enseigner qu’elles ne paient pas. Il faut pour ainsi dire y mettre du sien. Comment concilier ce principe d’authenticité avec celui, si cher à la clinique d’orientation psychanalytique, de neutralité? Tenter d’être neutre est une chose, être vrai dans sa neutralité en est une autre.

Et puis il y a la vérité des patients. Celle qui se dissimule sous un faux-self ou qui s’absolutise dans un délire paranoïaque en passant par celle, secrète, des victimes d’abus sexuels. Quels enseignements tirer de ces cliniques pour éclairer les fines articulations entre vérité, secret et mensonge ? Doit-on s’intéresser à leurs arrimages avec le social? Interroger, par exemple, les vagues que la déferlante #MoiAussi a pu provoquer dans l’espace clinique, côté patient comme thérapeute?

Bien malade celui qui ne saurait mentir à son analyste, se plaisait à dire Bion. Comment repenser le travail clinique à la lumière de ce constat? Quand dans certains récits, traumatiques notamment, la vérité se pose en excès, comment pouvons-nous préserver une qualité d’écoute? Par ailleurs, si le secret doit aussi pouvoir être envisagé dans son versant structurant (Aulagnier), alors quelle place le clinicien d’aujourd’hui concède-t-il à sa propre opacité?

L’empire du faux… le titre laisse deviner une victoire. Est-ce à dire que les chimères ont triomphé? Du reste, quelle valeur a cette question pour la clinique d’orientation psychanalytique d’aujourd’hui? De l’or ou du toc?

Alexandre L’Archevêque et Élise Bourgeois-Guérin
pour la revue Filigrane

Aulagnier, P. (2009). La pensée interdite. France : Presses Universitaires de France.

 

Image – Copy right David Berthiaume-Lachance