La finitude de la psyché : entre Culture et Nature?

 

La pandémie a amené son lot d’angoisses dont bien sûr, des angoisses de mort, en lien avec la confrontation à la finitude. Chacun, chacune se sent désormais plus ou moins menacé, selon la conscience qu’il ou elle a de ses vulnérabilités. Mais n’est-ce pas plus largement d’une vulnérabilité proprement humaine qu’il s’agit? Le Hilflosigkeit freudien n’est-il pas ici de retour à l’orée de notre conscience? C’est dire que la vulnérabilité à laquelle nous sommes tous confrontés est celle qui est sujette au refoulement, au déni peut-être, jusqu’à ce que… le virus frappe, et mette à l’épreuve nos ressources, tant collectives qu’individuelles. Au-delà de la prégnance de la mort qui rôde, c’est de la finitude d’une population (planétaire) qu’il s’agit, de la fin possible de certaines cultures entendues ici comme ce qui régule les relations des hommes entre eux (voir Freud, notamment dans L’avenir d’une illusion). Remise en cause de certaines façons d’être, de penser, de vivre aussi.

 

En premier lieu, remise à l’ordre du jour du dualisme platonicien corps-âme. L’actualité nous l’a prouvé : la mort, lorsqu’elle menace, amène un recentrement sur le corps biologique et ses fonctions. C’est le règne de l’objectivable, du dénombrable et surtout du tangible. L’urgence cette fois est non seulement réelle, mais actuelle – à distinguer par exemple de l’urgence climatique qui demeure elle, trop souvent, dans la sphère du déni et de l’inaction. Mais qu’en est-il des effets psychiques, voire sociopsychiques, de la pandémie et de ses conséquences? Que faut-il privilégier : la survie du corps à tout prix ou le maintien d’un minimum de bien-être psychique? C’est bien du corps biologique dont il est question dans les différentes mesures adoptées, un corps isolé de celui de ses pairs, mais aussi, isolé de la psyché.

 

Double scission, donc. Mais quelles en sont les conséquences? La psychanalyse nous a appris à considérer l’incontournable intrication corps-psyché : pulsion, angoisse, et divers symptômes témoignent de ce lien qui fonde le sujet « à part entière ».  « Psyché est corporelle, n’en sait rien » écrivait d’ailleurs Jacques André en 2010.

 

Par ailleurs, si la psychanalyse a autrefois (et encore aujourd’hui) été accusée de solipsisme[1], reste que son intérêt pour le socius, soit la « Composante sociale du comportement et de la vie mentale d’un être vivant » (CNRTL https://www.cnrtl.fr/definition/socius), ne saurait être écartée. Considéré en termes d’environnement, d’objet et de relation d’objet, ou d’altérité, la psychanalyse n’a de cesse d’interroger ce rapport sujet-objet, moi-autre, psyché-socius.

 

La conceptualisation de troisièmes topiques témoigne bien de cet intérêt sans cesse renouvelé de la psychanalyse pour le corps, comme pour le lien.  L’une en psychosomatique, l’autre relative au rapport sujet-environnement. L’une décrit le clivage inhérent à l’inconscient (sexuel versus amential) qui affecte le corps lorsqu’il (ce clivage) s’affaiblit, l’autre met l’emphase sur l’incontournable rapport sujet-environnement.

 

Ce détour vers les développements, voire l’actualité de la psychanalyse nous apparaît nécessaire pour démontrer la pertinence du regard analytique d’une part, sur la dérive à laquelle peut mener l’attention portée à un corps supposé distinct de la psyché, et d’autre part, sur l’individu qui, lorsque déprivé de lien social, se déleste d’une partie de sa subjectivité.

 

La situation planétaire actuelle a forcé chacun et chacune à apprendre à se protéger de l’autre, et plus précisément, à protéger son corps biologique. L’autre potentiellement porteur de mort, l’autre qui pourrait à la fois altérer notre bien-être, notre qualité de vie actuelle – laquelle dépend, soit dit en passant, de plusieurs autres qui n’y ont pas accès, mais ce serait un autre débat. Le repli sur soi est de rigueur.

 

Au-delà de cette attention portée à la survie corporelle, reste que les cabinets de psys débordent, les services publics ne fournissent pas. La demande est… énorme; la réponse est minimale, voire absente. Aucune solution ne semble pouvoir être amenée à cet état de fait, malgré les promesses politiques répétées.

 

N’est-ce pas là le signe que la conception populaire de la psychologie, de la thérapie, de la psychanalyse même, fait fi du vieil adage : un esprit sain dans un corps sain?  Si bien sûr les psys ne soignent pas directement le corps biologique, reste qu’ils ont un accès certain à celui-ci, au somatique, au corps vivant, dès lors qu’ils peuvent pousser le mélancolique à reprendre du mouvement, les attaques de paniques et autres symptômes anxieux (telles les nausées) à s’apaiser, etc. Quand les demandes explosent, ce ne sont pas que les psychés qui sont « malades », se sont aussi les corps vivants! Qu’est-ce qu’un corps immobilisé sous le poids de la mélancolie? Qu’est-ce qu’un corps qui « joue à la mort » à chaque montée d’angoisse? Que reste-t-il de sa vie propre?

 

Est-il possible que le clivage corps-psyché impacte, encore aujourd’hui, la perception des services de santé, voire même, de la santé? N’avons-nous pas à marteler combien la psychanalyse a évolué à mieux comprendre cette articulation qui se retrouve dans nos cliniques, et pas seulement dans la sphère des psychopathologies psychosomatiques? Est-ce que le « solipsisme » psychanalytique aurait entrainé une méconnaissance de sa portée, mais plus encore, de sa vision (unifiée) du sujet?

 

Que restera-t-il de notre culture, de nos câlins, embrassades et autres, à force de méfiance? Saura-t-on raviver la « fondamentale » dépendance à l’autre? La confiance en l’autre a fortement été ébranlée par la pandémie, de même qu’elle l’était déjà, à plus petite échelle, en lien avec la cause environnementale. Des jeunes se sentent oubliés et brimés par le respect nécessaire[2] de leurs ainés; des aînés ressentent que la génération montante ne met pas tous les efforts pour les protéger.

 

Effectivement, le rapport à l’autre a durement été affecté par la pandémie. Est-ce un hasard si autant de causes sociétales – que l’on peut ramener à différentes formes d’abus de pouvoir fondés sur le genre, sur la race – ont (ré)émergé en parallèle avec ces confinements? L’humanité en mode « arrêt » aurait-elle plus de temps pour s’interroger, se mobiliser? Peut-être… mais n’est-ce pas ici la question du lien social qui est posée sous un autre angle? La mise à niveau imposée par ce « foutu virus », qui ne fait aucune différence entre les humains, leur couleur, leur genre, qui ne marginalise personne apriori (ce sont les solutions qui répètent inlassablement les mêmes écarts éhontés…) pourrait avoir un effet positif à l’échelle de l’humanité. A priori, tous sont aussi brimés par les confinements, tous sont à risque de découvrir dans la maladie une vulnérabilité insoupçonnée et unificatrice, et aucun moyen financier ne pourra préserver entièrement quiconque de la maladie, voire de la mort.

 

 

Le lien social, l’angoisse, le déni et le psychosoma (McDougall) sont autant de concepts, parmi d’autres, qui apparaissent fertiles pour interroger non seulement la situation planétaire pandémique, mais plus largement notre regard actuel (teinté par la menace d’un monde, d’une Culture, qui ploie sous l’incontournable joug de la Nature) sur l’être, voire le sujet humain– tel que nous le rencontrons, jour après jour dans nos bureaux. Oserait-on parler de la mort? Sujet épineux en psychanalyse, en référence à la controverse entourant la pulsion de mort freudienne. Mais n’est-ce pas justement dans cette dérive, voire ce flirt de Freud avec la métaphysique que se trouvent aussi aujourd’hui quelques pistes de compréhension? Peut-on s’abstraire, en psychanalyse, des considérations plus largement existentielles qui sont ramenées à l’ordre du jour par des catastrophes qui mettent en péril l’avenir du sujet à part entière?

 

Comment la psychanalyse d’aujourd’hui aborde-t-elle la question relationnelle, tellement entachée dans les pathologies qui pullulent dans nos bureaux? Du retrait dépressif ou anxieux, à la fuite vaporeuse par les toxicomanies, le lien social est définitivement au cœur de la clinique actuelle – avec ou sans confinement. Comment la psychanalyse peut-elle (se) défendre (d’)une approche centrée sur le sujet et son inconscient, quand la planète entière explose (ou implose), à force de faire fi du besoin fondamental de l’environnement – entendu ici dans les deux sens du terme (l’autre et la nature)?

 

Sous l’angoisse de mort ne se cache-t-elle pas sans cesse l’angoisse d’être seul dans cette épreuve? Sauver des corps vivants, apparaît définitivement être le mot d’ordre!

 

 

[1] Dans les deux sens du terme : une discipline fermée, et un intérêt pour le sujet isolé, voire même pour l’intrapsychique per se.

[2] Parfois teinté de rancœur, en lien avec la menace environnementale.