La perte de soi est souhaitable pour tout un chacun, au titre d’une nécessité intérieure. Se parler et parler, être présent dans les mots et être représenté par les mots, donner mot à ses affects : cela suppose de consentir à ne jamais coïncider avec soi-même.

À l’opposé, il est une autre figure de la perte de soi, relevant de la destructivité et de l’autodestructivité : la disparition de soi à soi-même. Comment survivre a cette perte?

Telle est bien l’interrogation portée par« l’existence limite », qui traverse l’ensemble de l’ouvrage, de la clinique à l’écri­ture, avec deux éclairages aussi indirects qu’essentiels: d’une part, le dialogue de Freud et Ferenczi, destructeur et créa­teur, qui re-commence la psychanalyse; d’autre part, l’écri­ture survivante de Kertesz, qui fait oeuvre de l’effacement.

 

Philosophe et psychologue clinicien de formation, Jean-François Chiantaretto est psychanalyste et professeur de psychopathologie (Université Sorbonne Paris Nord). Depuis l’hypothèse du « témoin interne » formulée en 1999, ses livres sont animés par la question de l’interlocution interne, posée à partir de l’autoprésentation clans l’écri­ture et de la clinique des limites.

Ce que la migration vers la télé-pratique nous apprend de la présence et de l’écoute

 

Concours de rédaction d’article

Concours de rédaction d’article

Date limite le 15 décembre 2023

 

Afin de promouvoir la pensée psychanalytique et de donner une voix aux étudiants et à la nouvelle génération de cliniciens d’orientation psychanalytique. Trois gagnants seront choisis par un comité de lecture composé par les représentants des différents regroupements psychanalytiques.

 

Premier prix – 1000$

L’article sera publié dans la revue Filigrane. De plus, le récipiendaire sera invité à présenter son article à la Société psychanalytique de Montréal et à l’Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec. 

Deuxième prix – 500$

Troisième prix – Participation à une journée clinique de l’APPQ

Pour tous les participants, un tirage au sort de deux prix; une participation à un colloque de la Société psychanalytique de Montréal et une participation à un symposium du Quebec English Branch (SPC).

 

Admissibilité

Être étudiant aux cycles supérieurs en psychologie ou dans une autre discipline ou

Être clinicien d’orientation psychanalytique en exercice depuis moins de 5 ans

 

Modalités de participation

L’article doit être soumis en version Word et correspondre aux normes de publication de la revue Filigrane 

(Voir les normes sur le site internet : www.revuefiligrane.ca). Celui-ci peut être rédigé en français ou en anglais et il peut être clinique, théorique, ou aborder des résultats de recherche. Votre article doit être envoyé à Mme Sophie Gilbert : gilbert.sophie@uqam.ca au plus tard le 31 décembre 2021

La finitude de la psyché : entre Culture et Nature?

 

La pandémie a amené son lot d’angoisses dont bien sûr, des angoisses de mort, en lien avec la confrontation à la finitude. Chacun, chacune se sent désormais plus ou moins menacé, selon la conscience qu’il ou elle a de ses vulnérabilités. Mais n’est-ce pas plus largement d’une vulnérabilité proprement humaine dont il s’agit? Le Hilflosigkeit freudien n’est-il pas ici de retour à l’orée de notre conscience? C’est dire que la vulnérabilité à laquelle nous sommes tous confrontés est celle qui est sujette au refoulement, au déni peut-être, jusqu’à ce que… le virus frappe, et mette à l’épreuve nos ressources, tant collectives qu’individuelles. Au-delà de la prégnance de la mort qui rôde, c’est de la finitude d’une population (planétaire) qu’il s’agit, de la fin possible de certaines cultures entendues ici comme ce qui régule les relations des hommes entre eux (voir Freud, notamment dans L’avenir d’une illusion). Remise en cause de certaines façons d’être, de penser, de vivre aussi.

En premier lieu, remise à l’ordre du jour du dualisme platonicien corps-âme. L’actualité nous l’a prouvé : la mort, lorsqu’elle menace, amène un recentrement sur le corps biologique et ses fonctions. C’est le règne de l’objectivable, du dénombrable et surtout du tangible. L’urgence cette fois est non seulement réelle, mais actuelle – à distinguer par exemple de l’urgence climatique qui demeure elle, trop souvent, dans la sphère du déni et de l’inaction. Mais qu’en est-il des effets psychiques, voire sociopsychiques, de la pandémie et de ses conséquences? Que faut-il privilégier : la survie du corps à tout prix ou le maintien d’un minimum de bien-être psychique? C’est bien du corps biologique dont il est question dans les différentes mesures adoptées, un corps isolé de celui de ses pairs, mais aussi, isolé de la psyché.

Double scission, donc. Mais quelles en sont les conséquences? La psychanalyse nous a appris à considérer l’incontournable intrication corps-psyché : pulsion, angoisse, et divers symptômes témoignent de ce lien qui fonde le sujet « à part entière ».  « Psyché est corporelle, n’en sait rien » écrivait d’ailleurs Jacques André en 2010.

Par ailleurs, si la psychanalyse a autrefois (et encore aujourd’hui) été accusée de solipsisme[1], reste que son intérêt pour le socius, soit la « Composante sociale du comportement et de la vie mentale d’un être vivant » (CNRTL https://www.cnrtl.fr/definition/socius), ne saurait être écartée. Considéré en termes d’environnement, d’objet et de relation d’objet, ou d’altérité, la psychanalyse n’a de cesse d’interroger ce rapport sujet-objet, moi-autre, psyché-socius.

La conceptualisation de troisièmes topiques témoigne bien de cet intérêt sans cesse renouvelé de la psychanalyse pour le corps, comme pour le lien.  L’une en psychosomatique, l’autre relative au rapport sujet-environnement. L’une décrit le clivage inhérent à l’inconscient (sexuel versus amential) qui affecte le corps lorsqu’il (ce clivage) s’affaiblit, l’autre met l’emphase sur l’incontournable rapport sujet-environnement.

Ce détour vers les développements, voire l’actualité de la psychanalyse nous apparaît nécessaire pour démontrer la pertinence du regard analytique d’une part, sur la dérive à laquelle peut mener l’attention portée à un corps supposé distinct de la psyché, et d’autre part, sur l’individu qui, lorsque déprivé de lien social, se déleste d’une partie de sa subjectivité.

La situation planétaire actuelle a forcé chacun et chacune à apprendre à se protéger de l’autre, et plus précisément, à protéger son corps biologique. L’autre potentiellement porteur de mort, l’autre qui pourrait à la fois altérer notre bien-être, notre qualité de vie actuelle – laquelle dépend, soit dit en passant, de plusieurs autres qui n’y ont pas accès, mais ce serait un autre débat. Le repli sur soi est de rigueur.

Au-delà de cette attention portée à la survie corporelle, reste que les cabinets de psys débordent, les services publics ne fournissent pas. La demande est… énorme; la réponse est minimale, voire absente. Aucune solution ne semble pouvoir être amenée à cet état de fait, malgré les promesses politiques répétées.

N’est-ce pas là le signe que la conception populaire de la psychologie, de la thérapie, de la psychanalyse même, fait fi du vieil adage : un esprit sain dans un corps sain?  Si bien sûr les psys ne soignent pas directement le corps biologique, reste qu’ils ont un accès certain à celui-ci, au somatique, au corps vivant, dès lors qu’ils peuvent pousser le mélancolique à reprendre du mouvement, les attaques de paniques et autres symptômes anxieux (telles les nausées) à s’apaiser, etc. Quand les demandes explosent, ce ne sont pas que les psychés qui sont « malades », se sont aussi les corps vivants! Qu’est-ce qu’un corps immobilisé sous le poids de la mélancolie? Qu’est-ce qu’un corps qui « joue à la mort » à chaque montée d’angoisse? Que reste-t-il de sa vie propre?

Est-il possible que le clivage corps-psyché impacte, encore aujourd’hui, la perception des services de santé, voire même, de la santé? N’avons-nous pas à marteler combien la psychanalyse a évolué à mieux comprendre cette articulation qui se retrouve dans nos cliniques, et pas seulement dans la sphère des psychopathologies psychosomatiques? Est-ce que le « solipsisme » psychanalytique aurait entrainé une méconnaissance de sa portée, mais plus encore, de sa vision (unifiée) du sujet?

Que restera-t-il de notre culture, de nos câlins, embrassades et autres, à force de méfiance? Saura-t-on raviver la « fondamentale » dépendance à l’autre? La confiance en l’autre a fortement été ébranlée par la pandémie, de même qu’elle l’était déjà, à plus petite échelle, en lien avec la cause environnementale. Des jeunes se sentent oubliés et brimés par le respect nécessaire[2] de leurs ainés; des aînés ressentent que la génération montante ne met pas tous les efforts pour les protéger.

Effectivement, le rapport à l’autre a durement été affecté par la pandémie. Est-ce un hasard si autant de causes sociétales – que l’on peut ramener à différentes formes d’abus de pouvoir fondés sur le genre, sur la race – ont (ré)émergé en parallèle avec ces confinements? L’humanité en mode « arrêt » aurait-elle plus de temps pour s’interroger, se mobiliser? Peut-être… mais n’est-ce pas ici la question du lien social qui est posée sous un autre angle? La mise à niveau imposée par ce « foutu virus », qui ne fait aucune différence entre les humains, leur couleur, leur genre, qui ne marginalise personne apriori (ce sont les solutions qui répètent inlassablement les mêmes écarts éhontés…) pourrait avoir un effet positif à l’échelle de l’humanité. A priori, tous sont aussi brimés par les confinements, tous sont à risque de découvrir dans la maladie une vulnérabilité insoupçonnée et unificatrice, et aucun moyen financier ne pourra préserver entièrement quiconque de la maladie, voire de la mort.

Le lien social, l’angoisse, le déni et le psychosoma (McDougall) sont autant de concepts, parmi d’autres, qui apparaissent fertiles pour interroger non seulement la situation planétaire pandémique, mais plus largement notre regard actuel (teinté par la menace d’un monde, d’une Culture, qui ploie sous l’incontournable joug de la Nature) sur l’être, voire le sujet humain– tel que nous le rencontrons, jour après jour dans nos bureaux. Oserait-on parler de la mort? Sujet épineux en psychanalyse, en référence à la controverse entourant la pulsion de mort freudienne. Mais n’est-ce pas justement dans cette dérive, voire ce flirt de Freud avec la métaphysique que se trouvent aussi aujourd’hui quelques pistes de compréhension? Peut-on s’abstraire, en psychanalyse, des considérations plus largement existentielles qui sont ramenées à l’ordre du jour par des catastrophes qui mettent en péril l’avenir du sujet à part entière?

Comment la psychanalyse d’aujourd’hui aborde-t-elle la question relationnelle, tellement entachée dans les pathologies qui pullulent dans nos bureaux? Du retrait dépressif ou anxieux, à la fuite vaporeuse par les toxicomanies, le lien social est définitivement au cœur de la clinique actuelle – avec ou sans confinement. Comment la psychanalyse peut-elle (se) défendre (d’)une approche centrée sur le sujet et son inconscient, quand la planète entière explose (ou implose), à force de faire fi du besoin fondamental de l’environnement – entendu ici dans les deux sens du terme (l’autre et la nature)?

Sous l’angoisse de mort ne se cache-t-elle pas sans cesse l’angoisse d’être seul dans cette épreuve? Sauver des corps vivants, apparaît définitivement être le mot d’ordre!

 

[1] Dans les deux sens du terme : une discipline fermée, et un intérêt pour le sujet isolé, voire même pour l’intrapsychique per se.

[2] Parfois teinté de rancœur, en lien avec la menace environnementale.

2020. Le retour des « années 20 », des « années folles ». Période d’exubérance s’il en est au siècle dernier, pourrait-on en dire autant aujourd’hui? A priori, il n’en est rien. Nous sommes dans une période sombre de l’humanité : les guerres aux quatre coins du monde s’intensifient, adoptant d’autres façons de faire plus dévastatrices les unes que les autres. La planète dévoile enfin sa fragilité, sa finitude. La technologie tend vers la déshumanisation, le piège du virtuel. Tout l’inverse des années 20 de l’entre-deux guerres : l’espoir n’y est plus.

Et pourtant… Les moyens dont disposent les humains pour développer des solutions, pour créer des liens, pour imaginer des mesures salvatrices face à la crise environnementale n’auront jamais été aussi évolués. Si l’on peut déplorer que « les jeunes ne lisent plus », ils ont paradoxalement accès à une mine d’or d’informations pour comprendre le monde dans lequel ils cherchent à se faire une place, éventuellement à laisser leur marque. Dans ce contexte, la psychanalyse profite-t-elle suffisamment de cet élan soutenu par la technologie, par une nouvelle réalité, fût-elle numérique, voire virtuelle ?

Les années folles, donc. Des années empreintes d’une belle folie, peut-être? Car la folie des années 20, c’était aussi la créativité, les arts débridés, l’accès au confort d’une nouvelle modernité; le ressac de la perte, de la crise sans précédent qui a marqué les années 14-18. Ne pourrait-on pas retrouver cet élan de l’après-coup dans la psychanalyse d’aujourd’hui, abîmée par les nouvelles orientations socioculturelles et l’évolution de la médecine psychiatrique, et fragilisée par le vieillissement de ses Sociétés? Il s’agirait alors de cheminer de la crise à la transformation, cette dernière ne pouvant se mesurer à l’aune d’un « point d’équilibre idéal » (Castel, 2017).

Du reste, la folie de notre époque ne saurait s’appréhender, de prime abord, comme la folie du siècle précédent. La nôtre, celle du 21e siècle, s’incarnerait par la multiplication des troubles de personnalité, du chancellement des identités, voire des problématiques narcissiques-identitaires. Des problématiques difficiles à aborder sous l’angle de la cure classique et qui auront incité plusieurs psychanalystes à revisiter la question du cadre propice à l’abord de certaines populations. Ce faisant, par une altération du « cadre concret » (spaciotemporel) du travail analytique, les cliniciens se voient contraints de prioriser le « cadre psychique », celui qui permet que se déploie une écoute singulière (Houzel, 2009).

Mais plus encore, la folie du 21e siècle est certainement celle du triomphe de l’instantanéité et de l’accessibilité – nouvelles technologies obligent! Une folie qui touche la planète entière, mais dans nos sociétés industrialisées et « riches », qui influence plus profondément le fonctionnement individuel. La vitesse, l’efficacité sont recherchées. Pas seulement dans le domaine de l’emploi, mais également dans l’ensemble des relations humaines. Nous serions désormais dans l’aire de l’humain – ami, conjoint, etc. – jetable1. Dans ce contexte, qui a le temps d’investir une cure à raison de 3 ou 4 séances par semaine ? Qui a suffisamment d’argent pour ce faire ?

Signe d’un malêtre toutefois omniprésent, les bureaux de psy débordent. Consulter un psychologue, un psychothérapeute ou un psychanalyste n’est plus quelque chose à avouer à demi-mot; il peut être tout à fait valorisé pour tout un chacun de parler, sans gêne de « mon psy ».

Dans ce nouveau marché de la santé mentale, l’on pourrait toutefois considérer que la psychanalyse s’inscrit en porte-à-faux par rapport à d’autres pratiques plus « efficaces »,

centrées sur le symptôme, qui sont plus adaptées aux attentes de la population. Ce serait dès lors la multiplication de l’offre de services thérapeutiques qui aurait sonné le glas de la psychanalyse, déterminé son déclin. Une offre de service davantage arrimée à la demande première ? Pas nécessairement, mais certainement, des services qui laissent miroiter une temporalité autre. À l’extrême, la régularité n’est plus de mise, le rendez-vous pourrait être déterminé ou annulé à la dernière minute, par un texto vitement envoyé. À l’extrême aussi, l’on pourrait promettre une « guérison » rapide : un maximum de dix séances sera nécessaire pour accéder aux mieux-être. Et pourtant… Si la « demande d’analyse » n’est plus, reste que les demandes premières (raisons de consultation), puis les demandes progressivement construites par les patients d’aujourd’hui apparaissent assez similaires, sinon à celles des patients de Freud, certainement à celles de l’âge d’or de la psychanalyse.

Il ne serait donc pas suffisant de se dire que la population n’est plus au rendez-vous de la cure – au sens où : les pauvres, ils ne savent pas ce qu’ils manquent! Il n’est pas suffisant non plus de dénigrer la nouvelle génération – un réflexe très (trop?) humain, il va sans dire – et de considérer que celle-ci a « perdu » quelque chose que la génération précédente détenait. Il est à noter, d’ailleurs, que cette attitude a tendance à amplifier l’impression d’un anachronisme, et ainsi, alimente la critique habituelle à l’égard de la psychanalyse : une époque – freudienne – bien révolue !

Pourtant, la psychanalyse, si elle ne peut se passer des retours – encore heuristiques – à Freud, est infiniment plus complexe ou même débridée (?) aujourd’hui. D’heureuses initiatives émergent, à commencer par une nouvelle place accordée à la jeune génération dans différentes Sociétés de psychanalyse. Cette nouvelle façon d’intégrer les jeunes aura-t-elle des répercussions sur la formation psychanalytique? Nous le savons, cette question de la formation aura créé, dans l’histoire de la psychanalyse, moult conflits et scissions. Sommes-nous prêts à prendre ce risque ?

D’autres initiatives concernent les dispositifs. L’idée n’est pas nouvelle, fortement inspirée par des populations qui ne fréquenteront jamais les bureaux privés. Des approches de proximité (dans les organismes communautaires, par exemple), à l’utilisation de médiations (tel le photolangage) et de l’expression artistique (psychodrame, art-thérapie), en passant par les dispositifs groupaux. Si ces dispositifs ne sont évidemment pas garants d’une posture analytique, reste qu’à l’inverse, la dérogation qu’ils représentent par rapport au « cadre concret » de la cure ne saurait invalider le travail analytique qui peut s’y déployer. De fait, ces dispositifs seraient autant de façons de mobiliser autrement la psyché, l’inconscient. Plus encore, peut-être correspondent-ils davantage à la demande et au profil – à la fois la dynamique psychique, à la fois le climat socioculturel ci-dessus abordé – des patients d’aujourd’hui.

La façon d’aborder les patients au 21e siècle pourrait aussi favorablement s’inspirer, me semble-t-il, de la pratique clinique auprès des adolescents. L’adolescence n’est-elle pas, d’ailleurs, propre à refléter, avec un effet grossissant, les transformations de la société ? Néanmoins, si les psychanalystes ont eu tôt fait de rencontrer autrement les enfants, d’ajuster le dispositif en intégrant jeux et dessins, l’approche des adolescents a sans doute été plus longue à formaliser, à mettre en mots. Parce qu’un peu transgressive d’emblée? Parce que nécessitant davantage l’implication active du clinicien? Parce que

mobilisant à la fois des éléments du dispositif adulte et celui des enfants, dans un équilibre toujours à refaire, toujours incertain? Reste que cette pratique a comme particularité de positionner le clinicien comme relais de la créativité du patient – ce qui caractérisera aussi la pratique associée aux états limites (Gutton, 2013).

Pourrait-on penser que face à des sociétés qui se transforment, la psychanalyse a un rôle à jouer? Oserait-elle s’arrimer à, ou s’inspirer de ces transformations? Sans doute, mais dans la mesure où elle saura prendre sa place, une place nouvelle, actuelle… tout en conservant sa spécificité. Dès lors, à quel cadre se réfèrera celle-ci? Comment penser à « (ré-)inventer » celui-ci : avec ou sans considération pour son histoire et ses origines (Castel, 2017)?

Une psychanalyse « hors cadre » serait hors des sentiers battus, et ferait place à la créativité. Plus encore, cette psychanalyse se fonderait en priorité sur le « cadre intérieur » et l’éthique du clinicien. Le face-à-face, le jeu dramatique (psychodrame), l’appel à la photographie, la consultation en milieu communautaire voire même, dans la rue, etc. jettent le clinicien dans une arène parfois bien éprouvante, mais ce faisant, d’une fertilité multimodale sans commune mesure. Filigrane souhaite donc amorcer l’entrée dans ces nouvelles années folles sous l’angle de la créativité en psychanalyse et de la remise en chantier du cadre dit

psychanalytique, en sollicitant des auteurs qui ont à cœur non seulement le maintien de la vitalité des pratiques psychanalytiques, mais également l’accordage entre la psychanalyse et la culture actuelle.

Sophie Gilbert

Pour le comité de rédaction

1 Je dois ce vocable à l’une des participantes à nos récentes recherches sur la situation d’itinérance. Cette désinscription, cette faille essentielle du lien social, serait-elle désormais le lot d’une majorité de la population?

 

 

Castel, P.-H. (2017). La psychanalyse, la culture, et le mal qui vient. Revue française de psychanalyse, 81(2), 327-337.

Gutton, P. (2013). Réflexions sur le statut de l’analyste dans la cure des adolescents. Cahiers de psychologie clinique, 40(1), 165-180.

Houzel, D. (2009). La psychothérapie et son cadre. Dans F. Marty (dir.) Les grandes problématiques de la psychologie clinique (p. 223-237). Paris : Dunod.

 

 

Appel à contribution pour l’année 2019

L’empire du faux

Quel visage se cache derrière le masque? Quelle vérité est dissimulée par le mensonge? Quelle réalité se trouve obscurcie par l’illusion? L’humain est mu par la curiosité et, en même temps, par le désir en apparence paradoxal de ne pas savoir. Qu’il s’agisse de l’exploration de la terre, de l’océan ou de l’espace, de la dissection du corps ou de l’esprit ou, encore, d’un simple regard indiscret par le trou d’une serrure, la curiosité incite l’humain à confronter angoisse et périls. Démystifier, découvrir – souvent avec excitation – ce qui est caché; révéler le « vrai » pour ensuite parfois préférer croire au « faux ». Ceci étant dit, dans quelle mesure le « vrai », qu’il soit reconnu ou ignoré, l’est véritablement? Et s’il existe, comment y parvenir?

Les exceptions sont nombreuses mais, de manière générale, la religion, la philosophie et la science ont fréquemment défendu l’existence d’une ou de plusieurs vérités absolues, chacune en statuant de la nature de celles-ci et en préconisant une méthode particulière pour les atteindre. En guise d’exemple, plusieurs religions enseignent que la connaissance du monde sensible est trompeuse, voire blasphématoire. C’est par la foi qu’on accède à la seule vérité : le divin. Rappelons que, dans le mythe de Pandore comme dans celui d’Ève, la curiosité de la femme est la cause des plus grands maux. Faisant fi des conséquences possibles, chacune découvrit des vérités qui façonnèrent la condition humaine et son destin. La morale de ces histoires? Mieux vaut obéir et croire, les yeux grands fermés.

Quant à la science, au risque de réduire celle-ci à une seule de ses définitions, son idéal réside dans la recherche de causes qui, une fois identifiées, permettent de prédire avec certitude des effets. Les débats épistémologiques relativement récents ont remis en question cet idéal, au point où l’incertitude figure pour plusieurs comme une vérité en soi. De son côté, la méthode poppérienne, toujours populaire à notre époque, notamment dans le monde de la recherche universitaire, vise la réfutation, car c’est en prouvant faux des énoncés soi-disant vrais que la connaissance progresse. En psychologie, on assiste depuis déjà plusieurs années au triomphe de la pensée univoque : il suffit dès lors d’évoquer les sacrosaintes données probantes pour clore le débat, et ce, avant même qu’une première question ait été posée.

Bref, selon certains, peu importe qu’ils se réclament de la religion ou de la science, le vrai porte un visage ainsi qu’un nom, et fait l’objet ni plus ni moins d’un culte. Il est alors idole, fétiche ou même source de mystification, parfois dans le but d’exercer une emprise sur autrui. Pour d’autres, le vrai demeure un guide, un idéal à atteindre. De là une autre question essentielle : quel usage faire du vrai et de la connaissance?

Souvent qualifiée de religion par ses détracteurs, généralement reconnue philosophique et plus rarement scientifique, la psychanalyse s’invite facilement au cœur du débat concernant le vrai et le faux. Par exemple, bien que Freud figure parmi les découvreurs de l’inconscient et qu’il mit au point une démarche pour explorer cette terra incognita, il est pertinent de s’interroger sur le vrai que la psychanalyse révèle et le vrai qui lui échappe. Permet-elle l’étude d’une vérité (sur)déterminée ou, plutôt, celle d’un sens relatif?

Et qu’en est-il du rôle de la foi, notamment en l’existence de l’inconscient ? À quels questionnements le clinicien d’approche psychanalytique est-il confronté dans sa pratique en offrant d’explorer ce qui, par définition, échappe à la conscience? De quelle manière compose-t-il avec l’incertitude inhérente à ce travail? Que ce soit chez le clinicien novice ou expérimenté, comment s’assurer de maintenir le doute vivant, doute au cœur même de la démarche? Autre question fondamentale : dans quelle mesure participe-t-il, bien malgré lui, aux phénomènes qu’il tente d’étudier ?

Plus confrontant encore, nous devons nous demander quelle est la part de faux véhiculée par la psychanalyse. Car il ne faut pas se le cacher, à l’instar des autres théories et conceptions, la psychanalyse, quelles qu’en soient les qualités intrinsèques, n’est pas exempte du risque de sclérose. D’ailleurs, il arrive que des notions soient énoncées et transmises comme si elles étaient des réalités figées, des connaissances absolues; un savoir est pratiqué et enseigné, parfois à travers une suite d’automatismes qui échappent à l’autocritique. Quelles « vérités » de la psychanalyse sont plutôt des masques? Et derrière chacun, combien d’autres?

Alexandre L’Archevêque
pour la revue Filigrane

 

La question de la vérité insiste et pas seulement sur la scène épistémologique. Elle fait les manchettes, portée par les vagues d’un mouvement #MoiAussi qui, en luttant contre la dissimulation et le désaveu, fait justement tomber les masques. Le pouvoir de dénonciation s’érige ici sur une mise à découvert. Une fois propulsées dans l’espace publique, les vérités de l’intime prennent une valeur politique et laissent entrevoir les nouages complexes entre la question du vrai et celle de sa reconnaissance par l’autre.

L’accès à la vérité est également au cœur des débats entourant les fake news et autres figures de la désinformation. Le fil de l’actualité se tord autour de ces nouvelles trompeuses qui brouillent superbement les frontières entre le vrai et le faux. Leurs effets sont tenaces : ils persistent même une fois les rumeurs démontées. Falsifié, notre rapport à l’actualité? Le doute plane désormais, nourrit un vieux soupçon : et si on nous mentait? Lorsque le traitement de l’information légitime à ce point la méfiance, quelles atteintes pour le sujet?

Distinguer le vrai du faux. Quand la question n’inquiète pas, elle amuse. Dans la sphère du divertissement, les faux-documentaires- ou « documenteurs », ont la cote, les fictions autobiographiques aussi. En croisant le vrai et le faux, ces productions répondraient-elles à la fois au scepticisme et au besoin de croire? Et que penser de l’engouement pour les téléréalités? C’est bien du vrai qu’elles nous promettent, fut-il étalé dans un décor on ne peut plus artificiel…

La question de la vérité insiste, disions-nous donc. Auprès du clinicien également, confrontés que nous sommes aux exigences d’une parole vraie, de celle qui évite les formulations plaquées et les interprétations de seconde main. Les jeunes cliniciens en font souvent l’expérience en début de parcours : les paroles empruntées – à la théorie ou au superviseur! –  sonnent faux et la pratique a tôt fait de nous enseigner qu’elles ne paient pas. Il faut pour ainsi dire y mettre du sien. Comment concilier ce principe d’authenticité avec celui, si cher à la clinique d’orientation psychanalytique, de neutralité? Tenter d’être neutre est une chose, être vrai dans sa neutralité en est une autre.

Et puis il y a la vérité des patients. Celle qui se dissimule sous un faux-self ou qui s’absolutise dans un délire paranoïaque en passant par celle, secrète, des victimes d’abus sexuels. Quels enseignements tirer de ces cliniques pour éclairer les fines articulations entre vérité, secret et mensonge ? Doit-on s’intéresser à leurs arrimages avec le social? Interroger, par exemple, les vagues que la déferlante #MoiAussi a pu provoquer dans l’espace clinique, côté patient comme thérapeute?

Bien malade celui qui ne saurait mentir à son analyste, se plaisait à dire Bion. Comment repenser le travail clinique à la lumière de ce constat? Quand dans certains récits, traumatiques notamment, la vérité se pose en excès, comment pouvons-nous préserver une qualité d’écoute? Par ailleurs, si le secret doit aussi pouvoir être envisagé dans son versant structurant (Aulagnier) [1]. , alors quelle place le clinicien d’aujourd’hui concède-t-il à sa propre opacité?

L’empire du faux… le titre laisse deviner une victoire. Est-ce à dire que les chimères ont triomphé? Du reste, quelle valeur a cette question pour la clinique d’orientation psychanalytique d’aujourd’hui? De l’or ou du toc?

Élise Bourgeois-Guérin
pour la revue Filigrane

[1] Aulagnier, P. (2009). La pensée interdite. France : Presses Universitaires de France

Image – Copy right David Berthiaume-Lachance