Bouquinerie

Le corps-marché. La marchandisation de la vie humaine à l’ère de la bioéconomie

Juil 20, 2015 Revue Filigrane

En première page de l’introduction à son livre, cette citation de Günther Anders :

« Être, C’est être–matière-première’’ »1

Madame Lafontaine décrit comment s’est élaboré une « préparation économique » comme en microbiologie, qui permet la mise place, en fonction des intérêts commerciaux, de règles « éthiques » qui régiront les rapports marchands au corps et rendront possible l’appropriation de « l’homo economicus » lui-même, cette fois en morceaux et non d’une pièce comme au temps de l’esclavage, pour fin de bioéconomie.

Comment ? D’abord une parcellisation * de l’homme en organes en tissus.

« La molécularisation du corps (…) constitue le socle épistémologique sur lequel s’institue la bioéconomie. » Elle permet d’en faire des bio-objets soit de la matière première . (G. Anders)

Comment ? De deux façons : par le don, impliquant un consentement éclairé, et la déclaration statutaire de bio-déchet frappant tous les tissus extrait du corps suite à une opération, les deux annulent les droits de propriétés sur ses organes tissus cellules. Les tissus humains recueillis lors des opérations, des naissances ou des processus de fécondation « in vitro » deviennent de possibles objets d’appropriation par les banques, laboratoires et chercheurs … Utilitarisme, oblige, les bio-déchets des uns sont recyclés en bio-objets, des autres : pour les banques de tissus, d’organes, et matière première des laboratoires.

La réappropriation des bio-objets grâce à la «  propriété intellectuelle  » des procédés utilisés pour la conservation, des ovules par exemple ou le clonage, contourne l’interdiction d’acheter ou de vendre de l’humain et rétablie une propriété légale sur les bio-déchets devenus bio-objets puisque traités. Vous ne pouvez que donner votre corps à la science toutefois le scientifique lui peut en vendre le produit car c’est le procédé qu’il capitalise ! Par ailleurs le «  don  », le «  consentement éclairé  » rendent possible le lucratif commerce d’organes, par les entremetteurs, médecins, agences, non sans dérive au dépend des « sous-hommes »2 qui n’ont que leur corps à vendre. Le « tourisme » médical est florissant en Indes et en Asie et que dire des mères porteuses ?

Dérive se demande l’auteure ? Lorsque la recherche se décentre des soins glisse vers la régénération et les promesses d’une fontaine de jouvence. Ovule, cordon ombilical, mère porteuse corps de femme-usine dont on couvre les frais de production par contrat.
Le procès de Nuremberg avait balisé la recherche in vivo suite à la découverte des pratiques des médecins nazis sur les « sous-hommes » juifs. Depuis, une déshumanisation s’instaure en sous-main, au profit d’un tourisme médical en Asie. en quête, d’un donneur ( matière première ), suite à un consentement éclairé 3, d’un de ses organes contre une compensation pour couvrir, comme pour la mère porteuse, les « frais de production ». La liberté individuelle de disposer de son corps cautionne l’échange.

Madame Lafontaine met en évidence la perversion des « bons sentiments » comme le don par l’économisme. Cette lecture ne laisse pas indifférent. Le processus décrit, on le retrouve à l’œuvre dans tous les domaines au service du même objectif. L’humanisme est-il mort ?

1 in « L’obsolescence de l’homme » t.2, Fario, Paris 2011
2 homme sens anthropologique.
3 notion occidentale servant aussi à se protéger d’une éventuelle poursuite judiciaire
* les italiques, les caractères gras soulignés identifient les termes spécifiques de l’auteure

Villemaire Paquin
Comité de rédaction de Filigrane

Le livre est disponible à la librairie Olivieri ou en ligne :
http://olivieri.leslibraires.ca/livres/corps-marche-marchandisation-vie-humaine-celine-lafontaine-9782021038880.html