Bouquinerie

La survivance en héritage. Passages de Janine Altounian au Québec

juil 20, 2015 Revue Filigrane

J’aime ce mot de survivance. Il me semble ouvrir sur un lieu de portance, différent de la survie. Le « sur » donne une idée de surplomb, de regard porté. Mais encore : à partir de quoi une telle

survivance ? Et cette question convoque d’autres mots : déplacement et passage, trace…

Des voies obliques

Avant de les considérer, je voudrais d’abord souligner un aspect de la démarche de Janine Altounian : son emprunt de voies obliques pour approcher ce qui, au début, figure à l’état de non récit,

comme un objet opaque qui obstrue le passage vers le passé aussi bien que vers le futur. Ainsi, dans ses travaux, Janine Altounian passe souvent par les mots et les récits d’autres auteurs avec

lesquels elle entre en résonance et qui rejoignent ce qu’elle cherche à approcher et qui demeure largement pour elle dans le domaine de l’indicible. Elle invite d’autres voix à entrer en dialogue

avec elle, elle les convoque pour étayer son propre parcours, en accentuer la texture, construire et reconstruire infiniment son récit : comme si la béance d’un inconnu terrible devait d’abord

trouver des mots et se transmuer en récit pour pouvoir approcher ce qui résiste dans l’énigme, pour donner un abri psychique à ce qui demeurera à jamais en surplus par rapport à la langue.

J’ai été frappée de voir à quel point cette démarche « en oblique » a trouvé écho chez les auteurs qui ont contribué à ce livre. Chacun y a mis au travail ses propres questions inspirées par son

propre parcours ; elles concernent la mémoire et la filiation, l’origine et la langue. Ainsi, le dialogue avec Janine Altounian s’est noué de manière hétérogène et chacun des auteurs a fait appel à

ses propres voies obliques pour relancer certains des thèmes abordés par Janine Altounian.

Ainsi donc, il faudra penser tout travail avec des réfugiés, avec des migrants, selon des voies à leur tour obliques, diverses, hétérogènes. Marchant à contre-pied des manuels de bonne pratique,

il faudra être à l’écoute de tout mouvement en train de naître, l’encourager à cheminer selon ses propres voies, selon ses propres choix, ses propres parcours même si parfois nous avons du mal

à les comprendre.

Le déplacement

La notion de déplacement est à reprendre. Il s’agirait de dépasser l’exploration des chemins pour chercher à approcher ce qui impulse le voyage. Il faut sans doute distinguer ici deux cas. Le

premier concerne des trajectoires d’immigration qui se soutiennent généralement d’un certain imaginaire, personnel ou collectif, en ce qui a trait au pays d’accueil. La question qui se pose alors

est celle du deuil à faire lorsque cet imaginaire se trouve confronté à la réalité d’un non-accueil, ou encore lorsque est exigé l’abandon d’éléments de culture que l’on avait emportés avec soi,

comme une sorte d’objet transitionnel ou comme une poignée de sécurité à laquelle s’accrocher lorsque la vie semble trop menaçante. Le second cas est celui des personnes réfugiées pour

lesquelles les traces concernant l’origine sont le plus souvent brouillées par la violence qui a exigé le départ du pays d’origine et pour qui le pays de destination n’a pas été vraiment choisi mais

s’est présenté ou imposé de manière accidentelle, contingente. Dans ce cas, on peut dire que les personnes sont comme suspendues entre deux inconnues, entre la béance du lieu d’origine et

l’énigme du pays d’accueil qui se présente au départ comme muni de barrières, de pièges.

Quel est alors le pays intérieur des personnes ? Quelles sont les appartenances à nouer et à dénouer ? Et plus précisément, de quoi est fait un pays ?

Le passage

Mais encore, faut-il habiter un lieu ou bien le passage peut-il tenir lieu de lieu, de résidence ? Ne faudrait-il pas distinguer ici un passage par et un passage vers ?

Pour Janine Altounian, le passage par la langue et les institutions du pays hôte, la France, a instauré un espace tiers qui a permis que les quelques indices dont elle disposait puissent prendre

valeur de traces ou encore, pour que les tracés inscrits dans le carnet de son père puissent se faire traces à déchiffrer à un autre niveau.

Parfois, le passage se fait autre chose qu’une étape dans une trajectoire. Il devient le choix d’une position, se fait passerelle, travaille à ce que quelque chose puisse se remettre à circuler entre

« avant – maintenant – demain », entre « là-bas – ici ». Ou encore, il se fait passeur entre les langues comme c’est le cas pour Janine Altounian et sans doute pour Michel Peterson. Blanchot,

que cite Nathalie Zaltzman, écrit : « N’est-ce pas aussi que ce mouvement nomade s’affirme non pas comme l’éternelle privation d’un séjour, mais comme une manière authentique de résider ? »

Pour d’autres par contre, l’enjeu est de garder vivant ce qui, de la tradition ou de l’histoire, permet de fonder l’identité ; c’est de mettre l’accent sur une continuité et un ancrage symbolique à

préserver, que ce soit à travers des récits des temps d’avant, ou le maintien des rites, ou encore la musique ou la poésie : tous ces éléments qui constituent la texture de la vie et raniment un

ressenti relatif à l’autre scène, celle d’avant. Cette survivance du passé peut se présenter de manière claire ou se révéler par un investissement différent de lieux familiers.

Comment étayer ce passage, qu’il se présente comme étape ou comme mode de résidence ? Comment échapper à une double possibilité de violence ? Celle qui exige que le passage

débouche trop rapidement sur une intégration dans la nouvelle société ; ou celle qui renvoie la personne à ce que nous savons ou imaginons de son histoire, sans prendre la peine de partir du

lieu psychique où elle se trouve ou de l’aider à trouver sa voix propre par rapport à cette histoire.

Les traces

Les personnes arrivent souvent avec une mémoire en lambeaux, avec des marques inscrites à même le corps ou dans la psyché, des marques qui évoquent sans dire, sans parler parce que ce

qui a fait empreinte est trop douloureux

Comment construire alors le solage pour un futur possible lorsque les fondations sont à ce point fissurées ? Comment rendre aux signifiants de l’origine leur valeur d’ancrage et de promesse ?

Ces marques sont comme des traces – affect qui font surface sur un mode essentiellement énergétique comme ce qui submerge, se déverse ou se fige, avec des bribes d’image qui crèvent

parfois la surface.

Comment transformer ces marques en traces à déchiffrer, à remonter, à parcourir ?

Dans sa contribution, Jacques Mauger indique les pièges d’une empathie bienveillante qui risque de neutraliser le caractère terrible de ce qui nous est transmis, de le cliver et de le garder

actuel, agissant car non élaboré. Il y oppose l’approche radicale, freudienne, de l’empathie où il s’agit de permettre à ce qui nous est présenté de réveiller en nous cliniciens des traces motrices,

intimes, qui parlent d’une violence première qui nous habite, de ce mélange de sexuel et de mort dont est fait l’abîme de l’autre et que nous portons aussi en nous.

Il faudrait peut-être prendre ici le risque d’accomplir une sorte de travail de culture à l’envers, de parcourir à rebours la manière dont nous nous sommes construit une certaine identité rassurante,

de déconstruire les illusions que nous présente la culture pour rendre acceptables les contraintes de la nature, de la vie et de la mort, de défaire les constructions que nous avons édifiées pour

assagir ou masquer la force du pulsionnel en nous : un travail de déconstruction à opérer chez le thérapeute pour qu’un réel travail de culture puisse se remettre en œuvre du côté du patient

réfugié, qui permette une transformation progressive du pulsionnel sexuel et du pulsionnel de mort déchaînés par la violence subie. Un travail sur soi pour que ce qui se présente de manière

brute, « non civilisée », trouve une première figuration, par la voie du transfert, une figuration susceptible de s’élaborer et de se transformer par la suite. Il serait sans doute plus juste de parler

d’ouvrir en soi un espace sensible à un inconnu qui nous habite, en résonance avec celui de l’autre… mais j’aime cette idée d’un travail de culture à l’envers

À côté de ces traces-marques se trouvent aussi d’autres traces plus fugitives qui parlent du pays d’avant et qui ont souvent trait à des atmosphères, des sonorités, une certaine lumière à une

certaine heure du jour.

Il serait important de les laisser prendre place, de leur prêter un abri qui permette de retrouver un certain rapport au langage, aux mots d’une langue originaire

La subjectivation

Janine Altounian parle aussi d’un travail de subjectivation au long cours. Ce qu’elle en écrit nous interpelle directement comme cliniciens dans la mesure où elle indique clairement que ce travail

ne peut se penser au seul niveau individuel. La subjectivation ne peut se penser qu’inscrite dans une chaîne de filiation et elle requiert du parent qu’il puisse devenir parent, dans sa propre psyché

mais aussi dans un espace symbolique collectif. Un tel travail ne peut faire l’économie d’une considération du cadre sociopolitique actuel et passé, même si ce cadre est présent non en tant que

tel mais à travers sa traduction psychique et sa signification, toujours singulière, pour la personne.

Le travail clinique ne peut sans doute pas faire l’économie d’une écoute de ce qui se passe aussi à ce niveau-là.

En guise de conclusion, je voudrais souligner à quel point, en dépit de la grande hétérogénéité des sujets traités dans les chapitres de ce livre et de la diversité des chemins de l’exil qu’ils

abordent, on a l’impression d’y reconnaître des défis qui nous sont familiers, de s’y sentir « chez soi ». C’est la richesse de ce livre de nous permettre de reconnaître dans ces trajets de l’ailleurs

(quelles que soient les formes qu’ils empruntent) des enjeux qui s’appliquent à toute pratique clinique, ou encore de mieux les distinguer et d’en saisir la portée radicale.

Il faudrait toutefois aussi se garder de se laisser prendre trop vite au piège du familier car qui n’a pas approché la Gorgone ne peut en ressentir tout l’effroi.

Ellen Corin
Psychanalyste, SPM