Filigrane a reçu

Bien que la théorie kleinienne soit reconnue au sein de la psychanalyse aujourd’hui, la route vers son acceptation au sein de l’institution psychanalytique fut longue et remplie d’embuches. C’est ce que nous révèlent, entre autres, les lettres de Mélanie Klein adressées à Marcelle Spira, dans une compilation originale proposée par Jean-Michel Quinodoz. Cette précieuse correspondance nous révèle également quelques parcelles de la vie privée de Klein et de son amitié avec Spira, de même que tout le courage, la passion, et les efforts effrénés et soutenus dans ce désir de reconnaissance de ses découvertes théoriques. Cette fougue teinte également le soutien constant à Spira pour qu’elle-même prenne sa place au sein de la société psychanalytique Suisse. En fait, dans ses missives, Klein témoigne d’une constante gratitude envers Spira, précieuse compagne de la progressive reconnaissance de ses avancées théoriques, puis collaboratrice dans la longue et laborieuse traduction de La psychanalyse des enfants (1949-1959).

Jacinthe Samuelson

J’aime ce mot de survivance. Il me semble ouvrir sur un lieu de portance, différent de la survie. Le « sur » donne une idée de surplomb, de regard porté. Mais encore : à partir de quoi une telle

survivance ? Et cette question convoque d’autres mots : déplacement et passage, trace…

Des voies obliques

Avant de les considérer, je voudrais d’abord souligner un aspect de la démarche de Janine Altounian : son emprunt de voies obliques pour approcher ce qui, au début, figure à l’état de non récit,

comme un objet opaque qui obstrue le passage vers le passé aussi bien que vers le futur. Ainsi, dans ses travaux, Janine Altounian passe souvent par les mots et les récits d’autres auteurs avec

lesquels elle entre en résonance et qui rejoignent ce qu’elle cherche à approcher et qui demeure largement pour elle dans le domaine de l’indicible. Elle invite d’autres voix à entrer en dialogue

avec elle, elle les convoque pour étayer son propre parcours, en accentuer la texture, construire et reconstruire infiniment son récit : comme si la béance d’un inconnu terrible devait d’abord

trouver des mots et se transmuer en récit pour pouvoir approcher ce qui résiste dans l’énigme, pour donner un abri psychique à ce qui demeurera à jamais en surplus par rapport à la langue.

J’ai été frappée de voir à quel point cette démarche « en oblique » a trouvé écho chez les auteurs qui ont contribué à ce livre. Chacun y a mis au travail ses propres questions inspirées par son

propre parcours ; elles concernent la mémoire et la filiation, l’origine et la langue. Ainsi, le dialogue avec Janine Altounian s’est noué de manière hétérogène et chacun des auteurs a fait appel à

ses propres voies obliques pour relancer certains des thèmes abordés par Janine Altounian.

Ainsi donc, il faudra penser tout travail avec des réfugiés, avec des migrants, selon des voies à leur tour obliques, diverses, hétérogènes. Marchant à contre-pied des manuels de bonne pratique,

il faudra être à l’écoute de tout mouvement en train de naître, l’encourager à cheminer selon ses propres voies, selon ses propres choix, ses propres parcours même si parfois nous avons du mal

à les comprendre.

Le déplacement

La notion de déplacement est à reprendre. Il s’agirait de dépasser l’exploration des chemins pour chercher à approcher ce qui impulse le voyage. Il faut sans doute distinguer ici deux cas. Le

premier concerne des trajectoires d’immigration qui se soutiennent généralement d’un certain imaginaire, personnel ou collectif, en ce qui a trait au pays d’accueil. La question qui se pose alors

est celle du deuil à faire lorsque cet imaginaire se trouve confronté à la réalité d’un non-accueil, ou encore lorsque est exigé l’abandon d’éléments de culture que l’on avait emportés avec soi,

comme une sorte d’objet transitionnel ou comme une poignée de sécurité à laquelle s’accrocher lorsque la vie semble trop menaçante. Le second cas est celui des personnes réfugiées pour

lesquelles les traces concernant l’origine sont le plus souvent brouillées par la violence qui a exigé le départ du pays d’origine et pour qui le pays de destination n’a pas été vraiment choisi mais

s’est présenté ou imposé de manière accidentelle, contingente. Dans ce cas, on peut dire que les personnes sont comme suspendues entre deux inconnues, entre la béance du lieu d’origine et

l’énigme du pays d’accueil qui se présente au départ comme muni de barrières, de pièges.

Quel est alors le pays intérieur des personnes ? Quelles sont les appartenances à nouer et à dénouer ? Et plus précisément, de quoi est fait un pays ?

Le passage

Mais encore, faut-il habiter un lieu ou bien le passage peut-il tenir lieu de lieu, de résidence ? Ne faudrait-il pas distinguer ici un passage par et un passage vers ?

Pour Janine Altounian, le passage par la langue et les institutions du pays hôte, la France, a instauré un espace tiers qui a permis que les quelques indices dont elle disposait puissent prendre

valeur de traces ou encore, pour que les tracés inscrits dans le carnet de son père puissent se faire traces à déchiffrer à un autre niveau.

Parfois, le passage se fait autre chose qu’une étape dans une trajectoire. Il devient le choix d’une position, se fait passerelle, travaille à ce que quelque chose puisse se remettre à circuler entre

« avant – maintenant – demain », entre « là-bas – ici ». Ou encore, il se fait passeur entre les langues comme c’est le cas pour Janine Altounian et sans doute pour Michel Peterson. Blanchot,

que cite Nathalie Zaltzman, écrit : « N’est-ce pas aussi que ce mouvement nomade s’affirme non pas comme l’éternelle privation d’un séjour, mais comme une manière authentique de résider ? »

Pour d’autres par contre, l’enjeu est de garder vivant ce qui, de la tradition ou de l’histoire, permet de fonder l’identité ; c’est de mettre l’accent sur une continuité et un ancrage symbolique à

préserver, que ce soit à travers des récits des temps d’avant, ou le maintien des rites, ou encore la musique ou la poésie : tous ces éléments qui constituent la texture de la vie et raniment un

ressenti relatif à l’autre scène, celle d’avant. Cette survivance du passé peut se présenter de manière claire ou se révéler par un investissement différent de lieux familiers.

Comment étayer ce passage, qu’il se présente comme étape ou comme mode de résidence ? Comment échapper à une double possibilité de violence ? Celle qui exige que le passage

débouche trop rapidement sur une intégration dans la nouvelle société ; ou celle qui renvoie la personne à ce que nous savons ou imaginons de son histoire, sans prendre la peine de partir du

lieu psychique où elle se trouve ou de l’aider à trouver sa voix propre par rapport à cette histoire.

Les traces

Les personnes arrivent souvent avec une mémoire en lambeaux, avec des marques inscrites à même le corps ou dans la psyché, des marques qui évoquent sans dire, sans parler parce que ce

qui a fait empreinte est trop douloureux

Comment construire alors le solage pour un futur possible lorsque les fondations sont à ce point fissurées ? Comment rendre aux signifiants de l’origine leur valeur d’ancrage et de promesse ?

Ces marques sont comme des traces – affect qui font surface sur un mode essentiellement énergétique comme ce qui submerge, se déverse ou se fige, avec des bribes d’image qui crèvent

parfois la surface.

Comment transformer ces marques en traces à déchiffrer, à remonter, à parcourir ?

Dans sa contribution, Jacques Mauger indique les pièges d’une empathie bienveillante qui risque de neutraliser le caractère terrible de ce qui nous est transmis, de le cliver et de le garder

actuel, agissant car non élaboré. Il y oppose l’approche radicale, freudienne, de l’empathie où il s’agit de permettre à ce qui nous est présenté de réveiller en nous cliniciens des traces motrices,

intimes, qui parlent d’une violence première qui nous habite, de ce mélange de sexuel et de mort dont est fait l’abîme de l’autre et que nous portons aussi en nous.

Il faudrait peut-être prendre ici le risque d’accomplir une sorte de travail de culture à l’envers, de parcourir à rebours la manière dont nous nous sommes construit une certaine identité rassurante,

de déconstruire les illusions que nous présente la culture pour rendre acceptables les contraintes de la nature, de la vie et de la mort, de défaire les constructions que nous avons édifiées pour

assagir ou masquer la force du pulsionnel en nous : un travail de déconstruction à opérer chez le thérapeute pour qu’un réel travail de culture puisse se remettre en œuvre du côté du patient

réfugié, qui permette une transformation progressive du pulsionnel sexuel et du pulsionnel de mort déchaînés par la violence subie. Un travail sur soi pour que ce qui se présente de manière

brute, « non civilisée », trouve une première figuration, par la voie du transfert, une figuration susceptible de s’élaborer et de se transformer par la suite. Il serait sans doute plus juste de parler

d’ouvrir en soi un espace sensible à un inconnu qui nous habite, en résonance avec celui de l’autre… mais j’aime cette idée d’un travail de culture à l’envers

À côté de ces traces-marques se trouvent aussi d’autres traces plus fugitives qui parlent du pays d’avant et qui ont souvent trait à des atmosphères, des sonorités, une certaine lumière à une

certaine heure du jour.

Il serait important de les laisser prendre place, de leur prêter un abri qui permette de retrouver un certain rapport au langage, aux mots d’une langue originaire

La subjectivation

Janine Altounian parle aussi d’un travail de subjectivation au long cours. Ce qu’elle en écrit nous interpelle directement comme cliniciens dans la mesure où elle indique clairement que ce travail

ne peut se penser au seul niveau individuel. La subjectivation ne peut se penser qu’inscrite dans une chaîne de filiation et elle requiert du parent qu’il puisse devenir parent, dans sa propre psyché

mais aussi dans un espace symbolique collectif. Un tel travail ne peut faire l’économie d’une considération du cadre sociopolitique actuel et passé, même si ce cadre est présent non en tant que

tel mais à travers sa traduction psychique et sa signification, toujours singulière, pour la personne.

Le travail clinique ne peut sans doute pas faire l’économie d’une écoute de ce qui se passe aussi à ce niveau-là.

En guise de conclusion, je voudrais souligner à quel point, en dépit de la grande hétérogénéité des sujets traités dans les chapitres de ce livre et de la diversité des chemins de l’exil qu’ils

abordent, on a l’impression d’y reconnaître des défis qui nous sont familiers, de s’y sentir « chez soi ». C’est la richesse de ce livre de nous permettre de reconnaître dans ces trajets de l’ailleurs

(quelles que soient les formes qu’ils empruntent) des enjeux qui s’appliquent à toute pratique clinique, ou encore de mieux les distinguer et d’en saisir la portée radicale.

Il faudrait toutefois aussi se garder de se laisser prendre trop vite au piège du familier car qui n’a pas approché la Gorgone ne peut en ressentir tout l’effroi.

Ellen Corin
Psychanalyste, SPM

Dans cet ouvrage, Sophie de Mijolla-Mellor partage une réflexion ambitieuse à l’intersection de plusieurs disciplines dont l’histoire, l’anthropologie, la philosophie, la politique et, bien sûr, la psychanalyse. Selon la thèse de l’auteure, l’ordre est la condition sine qua non permettant d’émerger du chaos. Le principe est applicable à la civilisation, aux sociétés, de même qu’au développement psychique individuel. Si l’ordre est une nécessité, il n’implique pas pour autant l’équilibre créateur ou le respect. En effet, de l’ordre émerge l’autorité et, si celle-ci peut être démocratique et sage, elle peut également être tyrannique. Or, l’asservissement mène à la désobéissance et, ultimement, à la révolution, donc au désordre. Dit autrement, l’ordre est parfois synonyme d’altérité et de saine coexistence, d’autres fois d’emprise, de coercition et de violence à l’endroit de l’individu. Au terme d’un exposé rigoureux, de Mijolla-Mellor pose la question d’un ordre sans autorité, et propose un « ordre mobile », fondé sur l’harmonie.

Une réflexion riche, stimulante et qui, malgré sa complexité, n’a rien d’hermétique. Au contraire, l’argumentation est à l’image de la proposition théorique, c’est-à-dire « bien ordonnée ».

Alexandre L’Archevêque
Comité de rédaction de Filigrane

Le livre est disponible à la librairie Olivieri ou en ligne :
http://olivieri.leslibraires.ca/livres/peril-ordre-sophie-mijolla-mellor-9782738130945.html

En première page de l’introduction à son livre, cette citation de Günther Anders :

« Être, C’est être–matière-première’’ »1

Madame Lafontaine décrit comment s’est élaboré une « préparation économique » comme en microbiologie, qui permet la mise place, en fonction des intérêts commerciaux, de règles « éthiques » qui régiront les rapports marchands au corps et rendront possible l’appropriation de « l’homo economicus » lui-même, cette fois en morceaux et non d’une pièce comme au temps de l’esclavage, pour fin de bioéconomie.

Comment ? D’abord une parcellisation * de l’homme en organes en tissus.

« La molécularisation du corps (…) constitue le socle épistémologique sur lequel s’institue la bioéconomie. » Elle permet d’en faire des bio-objets soit de la matière première . (G. Anders)

Comment ? De deux façons : par le don, impliquant un consentement éclairé, et la déclaration statutaire de bio-déchet frappant tous les tissus extrait du corps suite à une opération, les deux annulent les droits de propriétés sur ses organes tissus cellules. Les tissus humains recueillis lors des opérations, des naissances ou des processus de fécondation « in vitro » deviennent de possibles objets d’appropriation par les banques, laboratoires et chercheurs … Utilitarisme, oblige, les bio-déchets des uns sont recyclés en bio-objets, des autres : pour les banques de tissus, d’organes, et matière première des laboratoires.

La réappropriation des bio-objets grâce à la «  propriété intellectuelle  » des procédés utilisés pour la conservation, des ovules par exemple ou le clonage, contourne l’interdiction d’acheter ou de vendre de l’humain et rétablie une propriété légale sur les bio-déchets devenus bio-objets puisque traités. Vous ne pouvez que donner votre corps à la science toutefois le scientifique lui peut en vendre le produit car c’est le procédé qu’il capitalise ! Par ailleurs le «  don  », le «  consentement éclairé  » rendent possible le lucratif commerce d’organes, par les entremetteurs, médecins, agences, non sans dérive au dépend des « sous-hommes »2 qui n’ont que leur corps à vendre. Le « tourisme » médical est florissant en Indes et en Asie et que dire des mères porteuses ?

Dérive se demande l’auteure ? Lorsque la recherche se décentre des soins glisse vers la régénération et les promesses d’une fontaine de jouvence. Ovule, cordon ombilical, mère porteuse corps de femme-usine dont on couvre les frais de production par contrat.
Le procès de Nuremberg avait balisé la recherche in vivo suite à la découverte des pratiques des médecins nazis sur les « sous-hommes » juifs. Depuis, une déshumanisation s’instaure en sous-main, au profit d’un tourisme médical en Asie. en quête, d’un donneur ( matière première ), suite à un consentement éclairé 3, d’un de ses organes contre une compensation pour couvrir, comme pour la mère porteuse, les « frais de production ». La liberté individuelle de disposer de son corps cautionne l’échange.

Madame Lafontaine met en évidence la perversion des « bons sentiments » comme le don par l’économisme. Cette lecture ne laisse pas indifférent. Le processus décrit, on le retrouve à l’œuvre dans tous les domaines au service du même objectif. L’humanisme est-il mort ?

1 in « L’obsolescence de l’homme » t.2, Fario, Paris 2011
2 homme sens anthropologique.
3 notion occidentale servant aussi à se protéger d’une éventuelle poursuite judiciaire
* les italiques, les caractères gras soulignés identifient les termes spécifiques de l’auteure

Villemaire Paquin
Comité de rédaction de Filigrane

Le livre est disponible à la librairie Olivieri ou en ligne :
http://olivieri.leslibraires.ca/livres/corps-marche-marchandisation-vie-humaine-celine-lafontaine-9782021038880.html

Dans ce livre au titre provocateur, Sébastien Dupont – dont certains lecteurs connaissent sans doute les travaux sur l’adolescence, notamment – convie les psychanalystes à un questionnement sur leur avenir, mais cette fois, sous forme d’une interrogation de l’intérieur, plutôt que réactionnelle. Dans un style à la fois fluide et percutant, ce psychologue clinicien d’orientation psychanalytique pose un regard critique particulièrement fondé et documenté, sur la situation actuelle de la psychanalyse française, citant au passage plusieurs auteurs-psychanalystes qui récemment, se sont attardés à cette question fondamentale.

Les lecteurs retiendront cette place pour une psychanalyse du 21ième siècle, qui actualiserait paradoxalement certains paris de Freud – de fait, la psychanalyse ne saurait se construire en vase clos ! Le maintien des échanges avec les autres sciences, sociales et humaines en particulier, demeure un premier défi à relever. Alors qu’en second lieu, il est inconcevable d’ignorer à quel point le devenir du statut de cette discipline est tributaire de la reconnaissance et de la légitimité que seuls les psychanalystes (ou les cliniciens d’orientation psychanalytique) peuvent, au final, sauvegarder.

Un livre à lire, donc, pour ne pas s’endormir… sur son divan !

Sophie Gilbert
Rédactrice en chef

Marie Hazan offre une vue panoramique du couple. Le texte se compose d’une série de brèves esquisses d’un aspect de la question, regroupées sous un thème en de courts chapitres. Des encadrés mettent en valeur le propos par un extrait de chanson ou des citations de romans, de spécialistes de différentes disciplines, d’événements dans la vie de couples connus. Il n’est pas question de potinage ou d’une vision simpliste mais d’un exposé, dans un langage à la portée de tous, de questions complexes. L’auteure présente le couple en soi, ses composantes, son évolution au cours des âges, au cours d’une vie, sans oublier de dresser un portrait de l’état des lieux avec ses questions actuelles et réponses plausibles. Un fil psychanalytique parcourt et enrichit le texte.

Villemaire Paquin
Comité de rédaction de Filigrane.