Concours de rédaction d’article

Appel à contribution pour l’année 2019

L’empire du faux

Quel visage se cache derrière le masque? Quelle vérité est dissimulée par le mensonge? Quelle réalité se trouve obscurcie par l’illusion? L’humain est mu par la curiosité et, en même temps, par le désir en apparence paradoxal de ne pas savoir. Qu’il s’agisse de l’exploration de la terre, de l’océan ou de l’espace, de la dissection du corps ou de l’esprit ou, encore, d’un simple regard indiscret par le trou d’une serrure, la curiosité incite l’humain à confronter angoisse et périls. Démystifier, découvrir – souvent avec excitation – ce qui est caché; révéler le « vrai » pour ensuite parfois préférer croire au « faux ». Ceci étant dit, dans quelle mesure le « vrai », qu’il soit reconnu ou ignoré, l’est véritablement? Et s’il existe, comment y parvenir?

Les exceptions sont nombreuses mais, de manière générale, la religion, la philosophie et la science ont fréquemment défendu l’existence d’une ou de plusieurs vérités absolues, chacune en statuant de la nature de celles-ci et en préconisant une méthode particulière pour les atteindre. En guise d’exemple, plusieurs religions enseignent que la connaissance du monde sensible est trompeuse, voire blasphématoire. C’est par la foi qu’on accède à la seule vérité : le divin. Rappelons que, dans le mythe de Pandore comme dans celui d’Ève, la curiosité de la femme est la cause des plus grands maux. Faisant fi des conséquences possibles, chacune découvrit des vérités qui façonnèrent la condition humaine et son destin. La morale de ces histoires? Mieux vaut obéir et croire, les yeux grands fermés.

Quant à la science, au risque de réduire celle-ci à une seule de ses définitions, son idéal réside dans la recherche de causes qui, une fois identifiées, permettent de prédire avec certitude des effets. Les débats épistémologiques relativement récents ont remis en question cet idéal, au point où l’incertitude figure pour plusieurs comme une vérité en soi. De son côté, la méthode poppérienne, toujours populaire à notre époque, notamment dans le monde de la recherche universitaire, vise la réfutation, car c’est en prouvant faux des énoncés soi-disant vrais que la connaissance progresse. En psychologie, on assiste depuis déjà plusieurs années au triomphe de la pensée univoque : il suffit dès lors d’évoquer les sacrosaintes données probantes pour clore le débat, et ce, avant même qu’une première question ait été posée.

Bref, selon certains, peu importe qu’ils se réclament de la religion ou de la science, le vrai porte un visage ainsi qu’un nom, et fait l’objet ni plus ni moins d’un culte. Il est alors idole, fétiche ou même source de mystification, parfois dans le but d’exercer une emprise sur autrui. Pour d’autres, le vrai demeure un guide, un idéal à atteindre. De là une autre question essentielle : quel usage faire du vrai et de la connaissance?

Souvent qualifiée de religion par ses détracteurs, généralement reconnue philosophique et plus rarement scientifique, la psychanalyse s’invite facilement au cœur du débat concernant le vrai et le faux. Par exemple, bien que Freud figure parmi les découvreurs de l’inconscient et qu’il mit au point une démarche pour explorer cette terra incognita, il est pertinent de s’interroger sur le vrai que la psychanalyse révèle et le vrai qui lui échappe. Permet-elle l’étude d’une vérité (sur)déterminée ou, plutôt, celle d’un sens relatif?

Et qu’en est-il du rôle de la foi, notamment en l’existence de l’inconscient ? À quels questionnements le clinicien d’approche psychanalytique est-il confronté dans sa pratique en offrant d’explorer ce qui, par définition, échappe à la conscience? De quelle manière compose-t-il avec l’incertitude inhérente à ce travail? Que ce soit chez le clinicien novice ou expérimenté, comment s’assurer de maintenir le doute vivant, doute au cœur même de la démarche? Autre question fondamentale : dans quelle mesure participe-t-il, bien malgré lui, aux phénomènes qu’il tente d’étudier ?

Plus confrontant encore, nous devons nous demander quelle est la part de faux véhiculée par la psychanalyse. Car il ne faut pas se le cacher, à l’instar des autres théories et conceptions, la psychanalyse, quelles qu’en soient les qualités intrinsèques, n’est pas exempte du risque de sclérose. D’ailleurs, il arrive que des notions soient énoncées et transmises comme si elles étaient des réalités figées, des connaissances absolues; un savoir est pratiqué et enseigné, parfois à travers une suite d’automatismes qui échappent à l’autocritique. Quelles « vérités » de la psychanalyse sont plutôt des masques? Et derrière chacun, combien d’autres?

Alexandre L’Archevêque
pour la revue Filigrane

 

La question de la vérité insiste et pas seulement sur la scène épistémologique. Elle fait les manchettes, portée par les vagues d’un mouvement #MoiAussi qui, en luttant contre la dissimulation et le désaveu, fait justement tomber les masques. Le pouvoir de dénonciation s’érige ici sur une mise à découvert. Une fois propulsées dans l’espace publique, les vérités de l’intime prennent une valeur politique et laissent entrevoir les nouages complexes entre la question du vrai et celle de sa reconnaissance par l’autre.

L’accès à la vérité est également au cœur des débats entourant les fake news et autres figures de la désinformation. Le fil de l’actualité se tord autour de ces nouvelles trompeuses qui brouillent superbement les frontières entre le vrai et le faux. Leurs effets sont tenaces : ils persistent même une fois les rumeurs démontées. Falsifié, notre rapport à l’actualité? Le doute plane désormais, nourrit un vieux soupçon : et si on nous mentait? Lorsque le traitement de l’information légitime à ce point la méfiance, quelles atteintes pour le sujet?

Distinguer le vrai du faux. Quand la question n’inquiète pas, elle amuse. Dans la sphère du divertissement, les faux-documentaires- ou « documenteurs », ont la cote, les fictions autobiographiques aussi. En croisant le vrai et le faux, ces productions répondraient-elles à la fois au scepticisme et au besoin de croire? Et que penser de l’engouement pour les téléréalités? C’est bien du vrai qu’elles nous promettent, fut-il étalé dans un décor on ne peut plus artificiel…

La question de la vérité insiste, disions-nous donc. Auprès du clinicien également, confrontés que nous sommes aux exigences d’une parole vraie, de celle qui évite les formulations plaquées et les interprétations de seconde main. Les jeunes cliniciens en font souvent l’expérience en début de parcours : les paroles empruntées – à la théorie ou au superviseur! –  sonnent faux et la pratique a tôt fait de nous enseigner qu’elles ne paient pas. Il faut pour ainsi dire y mettre du sien. Comment concilier ce principe d’authenticité avec celui, si cher à la clinique d’orientation psychanalytique, de neutralité? Tenter d’être neutre est une chose, être vrai dans sa neutralité en est une autre.

Et puis il y a la vérité des patients. Celle qui se dissimule sous un faux-self ou qui s’absolutise dans un délire paranoïaque en passant par celle, secrète, des victimes d’abus sexuels. Quels enseignements tirer de ces cliniques pour éclairer les fines articulations entre vérité, secret et mensonge ? Doit-on s’intéresser à leurs arrimages avec le social? Interroger, par exemple, les vagues que la déferlante #MoiAussi a pu provoquer dans l’espace clinique, côté patient comme thérapeute?

Bien malade celui qui ne saurait mentir à son analyste, se plaisait à dire Bion. Comment repenser le travail clinique à la lumière de ce constat? Quand dans certains récits, traumatiques notamment, la vérité se pose en excès, comment pouvons-nous préserver une qualité d’écoute? Par ailleurs, si le secret doit aussi pouvoir être envisagé dans son versant structurant (Aulagnier) [1]. , alors quelle place le clinicien d’aujourd’hui concède-t-il à sa propre opacité?

L’empire du faux… le titre laisse deviner une victoire. Est-ce à dire que les chimères ont triomphé? Du reste, quelle valeur a cette question pour la clinique d’orientation psychanalytique d’aujourd’hui? De l’or ou du toc?

Élise Bourgeois-Guérin
pour la revue Filigrane

[1] Aulagnier, P. (2009). La pensée interdite. France : Presses Universitaires de France

Image – Copy right David Berthiaume-Lachance

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« Qu’est-ce que l’être humain ? » La question est aussi ancienne que l’humanité. Peut-être même que sa formulation en constitue l’un des moments fondateurs. Ceci dit, en ce début de 21siècle, elle fait rarement partie des discussions, du moins, de manière explicite (les oeuvres de fiction et, plus précisément, de science-fiction sont souvent les rares à poursuivre la réflexion). Une variante plus prosaïque – « qui suis-je ? » – la remplace et introduit du même coup un terme litigieux : l’identité. En découle des questions pour le moins complexes : comment l’identité se construit-elle ? À partir de quels matériaux ? Quels sont ses pourtours, ses extrémités ?

Comme prolégomènes à une tentative de définition contemporaine de l’identité, mentionnons que, il y a de cela quelques décennies, celle-ci se situait à l’intérieur de balises morales relativement claires, imposées par l’Église. L’identité consistait alors à assumer docilement un rôle fondé sur des caractéristiques physiques et sexuelles apparentes : être un homme ou une femme, accomplir son devoir de pourvoyeur ou de donneuse de soins et se comporter en « bon(ne) chrétien(ne) ». L’enjeu était de taille, car le salut de l’âme en dépendait. Or, notre époque est marquée par un grand flou idéologique : des visions inconciliables rivalisent. Si, à travers la multitude, une idéologie sert de guide davantage que les autres, du moins en Occident, il s’agit du capitalisme, système de pensée qui prône la productivité, la performance et la consommation, non seulement comme mode de vie, mais aussi comme clé de l’épanouissement. Ajoutons que notre culture actuelle est résolument anti-mentaliste : l’intangible n’est pas; seule existe la réalité matérielle, à la fois observable et manipulable. Serions-nous à la poursuite de l’idéal technologique de la science baconienne selon lequel le but de la science est de contrôler la nature? 

Quoi qu’il en soit, l’identité passerait en bonne partie par le corps dans la mesure où celui-ci est le  «lieu du sujet ». Mais de quel « sujet » parle-t-on ici? Au sens psychanalytique, le sujet suppose une activité psychique, consciente et inconsciente. Or, dans ce monde essentiellement matière, chacun est libre de se définir comme bon lui semble, d’émettre son point de vue subjectif et souverain sur le corps qui le compose, ainsi que de façonner ce dernier grâce aux moyens offerts par la «science ». L’élaboration psychique de l’identité est accessoire; l’agir a le dernier mot sur la parole. Il va donc de soi que le dialogue est compromis, voire impossible. Par exemple, un homme, tant sur le plan du caryotype que de l’apparence, peut se proclamer femme si telle est sa conviction. Rien ni personne ne peut faire entrave à cette prise de position. Nous pourrions même dire qu’il y a désormais un tabou à se montrer perplexe ou critique par rapport à une telle démarche. Quiconque le fait risque d’être affublé du suffixe « phobe », manière contemporaine de condamner et de discréditer un interlocuteur. Concernant ce dernier point, n’est-ce pas d’ailleurs la peur d’être étiqueté xénophobe ou islamophobe qui en dissuade plusieurs de s’exprimer sur la place publique lorsqu’il est question de laïcité? 

Toujours est-il que le contrôle exercé par le sujet sur lui-même a parfois un effet paradoxal : à travers l’exercice d’expression de soi et de définition de l’identité, il arrive que le corps soit traité comme un objet. Pensons entre autres à certains tatouages qui couvrent plus qu’ils ne disent, aux cas de piercings proches de la mutilation ou aux amputations non médicalement nécessaires. Pourrions-nous aller jusqu’à émettre l’hypothèse qu’en exerçant un tel contrôle sur lui-même le sujet humain réifie son corps dans des proportions équivalentes? À travers ces attaques, qu’est-ce qui est donné à voir à l’observateur? Et à quelles fins? 

Un corollaire du point qui précède est la croyance en la « plasticité [presque] infinie du corps », telle que véhiculée à travers les chirurgies esthétiques et les retouches numériques. Le corps est un matériau dont on prétend pouvoir extraire à peu près n’importe quelle forme; et contrairement au marbre, les coups de ciseaux peuvent être corrigés, annulés. La matière corporelle ne perd pas de ses possibles à mesure qu’on la transforme. En effet, les modifications opérées ne sont pas définitives, car ce qui a été ajouté peut être retiré. Quant à ce qui a été retiré, on peut le remplacer par un substitut biologique ou synthétique. Car le corps ne se limite pas au corps per se : il est tout ce qu’on lui greffe. Le sujet serait donc non seulement réduit au corps, mais ce dernier pourrait être partiellement ou même totalement synthétique? Du moins, il s’agit bel et bien là d’un des projets transhumanistes / posthumanistes : transcender les limitations du corps, quitte à passer du sujet humain au sujet androïde. Mais ce faisant, que reste-t-il de la vie psychique? Y a-t-il un « fantôme dans la machine »? 

Plutôt que de poursuivre en élaborant autour de ces buts et idéaux à mi-chemin entre technologie et réalité, revenons quelque peu en amont de notre propos : la plasticité du corps est « presque » infinie et on peut en extraire « à peu près » n’importe quelle forme. Les limites suggérées ici ne reposent pas sur les restrictions du corps ou de l’imaginaire, mais plutôt sur celles de nos moyens techniques : la « science » permet beaucoup, mais tout n’est pas encore possible. Cependant, rien ne nous permet de croire que la science plafonnera un jour; nombreux croient même que, tôt ou tard, nous pourrons faire l’économie des précautions suggérant l’existence de limites au façonnement « concret » de l’identité. C’est le cas de le dire, le rêve deviendra bientôt réalité. 

Il s’agit sans doute là de l’axe central de cet argumentaire : dans notre monde contemporain, la fantaisie est moins vécue dans sa relation avec le désir qui la sous-tend qu’avec l’intention concrète de la traduire en actes. En effet, la fantaisie qui demeure fantaisie n’a pas la cote; son actualisation est de mise. Or, quels sont les enjeux d’un tel rapport à l’imaginaire, compris dès lors comme synonyme d’intention? Peut-il encore être un lieu de gestation ou est-il plutôt nécessairement une antichambre de l’action? En d’autres mots, est-ce qu’un espace de jeu et d’élaboration identitaire a toujours sa place? 

D’ailleurs, qu’en est-il du jeu initié par l’enfant avec le parent, notamment autour de son identité de genre, problématique au coeur des débats actuels? Peut-il lui permettre de dénouer certaines impasses ou est-il plutôt compris dans son sens le plus manifeste et littéral, nonobstant les limitations de l’enfant à appréhender une réalité aussi complexe que celle du genre? Le cas échéant, pour quelle(s) raison(s)? Est-ce dû au propre vacillement identitaire du parent, lui-même dépourvu de repères externes et de principes directeurs pour s’y retrouver et accompagner son enfant? Sur quels modèles l’enfant peut-il alors prendre appui? Ces questions, aussi polémiques soient-elles, méritent d’être posées. 

Sans dénier à qui que ce soit le droit de disposer de son corps, de son sexe biologique, de son genre selon sa volonté, ne devrions-nous pas nous pencher sur les liens manquants entre la pensée psychanalytique et ces nouvelles formes d’actions sur le corps qui se veulent action sur l’identité comme « constat », au risque d’omettre la complexité de sa construction? La parole est à vous, cliniciennes et cliniciens de tous milieux, oeuvrant auprès d’enfants comme d’adultes, spécialistes ou non des questions touchant à l’identité, dont celle du genre. Car tous faites partie de ce monde aux innombrables possibles. En ce début de 21siècle, diriez-vous que le processus identitaire est souvent plus près d’un soliloque réifiant que d’un dialogue instauré autour du jeu et de la fantaisie? Dans un contexte où la volonté individuelle semble péremptoire, est-ce que les seules limites effectives de l’identité sont celles de la science technologique ou est-ce que d’autres balises, tel l’imaginaire, les fantasmes et les désirs inconscients ont encore un rôle à jouer?

Alexandre L’Archevêque
Pour le comité de rédaction

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Argumentaire colloque 2017, numéros thématiques 2018

La revue Filigrane existe depuis 25 ans cette année. Lieu de partage du savoir clinique, lieu de partage, aussi, entre différentes disciplines qui, si elles ne sont pas « connexes » per se, peuvent à tout le s’enrichir mutuellement de certaines résonances dans leur vision du sujet humain (pensons à la littérature, aux arts visuels, etc.).

Filigrane est d’abord un lieu de transmission. Au sens d’un espace pour l’échange, la réflexion, la discussion et parfois même, la confrontation, ayant pour socle la pratique clinique psychanalytique. C’est pourquoi cet anniversaire nous apparaît constituer un moment propice pour élaborer une réflexion sur cette large question : la transmission de la psychanalyse. Les colloques désormais annuels, et les pages papiers ou numériques, témoignent aisément d’un volet de ce concept : si l’on y retrouve des articles rédigés par des cliniciens d’expérience, l’ancrage universitaire de la revue et la place accordée dans ses pages et au sein de ses colloques aux étudiants, aux cliniciens en formation, et à la relève, marquent cette volonté de transmettre, au sens de garder vivant dans une trajectoire évolutive. Car dans son étymologie, rappelons-le, le verbe transmettre se réfère à un « audelà » (et pas seulement à la conservation – potentiellement mortifère – du même).

La transmission de la psychanalyse est un thème (un problème?) d’actualité. La psychanalyse est morte, nous dit-on. Elle est morte parce que trop longue, coûteuse, machiste, insuffisamment « scientifique » (entendre : « non soutenue par des données probantes »), et j’en passe! Par ailleurs, l’approche « psychodynamique », reconnue par l’Ordre des psychologues du Québec, pourrait bien servir à faire accepter une approche jugée dépassée, aux yeux du « public », lui-même à l’affût des blogues et autres « informations » ponctuelles (entendre : non élaborées) qui circulent à la vitesse de la lumière dans nos sociétés occidentales.

Et pourtant… la psychanalyse se transmet. Elle est pratiquée non seulement par des psychanalystes, mais guide la pratique de cliniciens d’orientation psychanalytique, de psychodynamiciens, et même, de quelques psys « éclectiques ». Elle est enseignée dans les départements de psychologie, au point où encore aujourd’hui, en Europe, la « psychologie clinique » intègre d’emblée les fondements théoriques de la psychanalyse. De plus, les nouvelles « vagues » de la TCC reprendront certains concepts fondamentaux de la psychanalyse (en référence aux relations précoces), de même que les psychothérapies gestaltistes intègreront la notion de relation d’objet.

Si la psychanalyse n’est pas du tout moribonde, reste que sa place n’est jamais acquise. Pourquoi n’y a-t-il que peu d’auteurs, dans ce domaine, au Québec? Pourquoi sa place à l’université est-elle si peu remarquée? Mais surtout, pourquoi les cliniciens ne se sentent-ils pas suffisamment légitimés, pour la plupart, de revendiquer cette approche et ce que celle-ci implique dans leurs institutions : lieux de supervision, analyse du transfert et du contretransfert, au-delà du symptôme et du diagnostic (sur)descriptif et symptomatique – dans les deux sens du terme? Pourquoi encore aujourd’hui autant de conflits entre institutions, plutôt qu’une lutte convergente pour faire en sorte que du heurt de la rencontre entre 2 différents points de vue puisse éclore un big bang heuristique, plutôt qu’un suicide collectif? S’agirait-il ici de symptômes d’une discipline en mal de transmission?

La question que Filigrane pose se résumerait donc ainsi : en 2017, quelle place pour (et quel est le sens de) l’enseignement de la psychanalyse? Quels lieux de transmission et quelles collaborations entre ceux-ci? Et plus précisément pour les cliniciens : comment concevoir que la pratique quotidienne puisse être nourrie et de ce fait, évoluer dans une perspective psychanalytique ?

***

À une époque où la psychanalyse est régulièrement malmenée, dans le public comme dans les institutions, l’on ne peut que, humblement, mettre en cause les modalités de cette transmission parmi les principaux intéressés. Impossible, donc, de passer sous silence les différends, voire les conflits ouverts, encore d’actualité, sur les modalités de la formation des psychanalystes. Tant d’associations, au sens large, ont été heurtées ou même carrément divisées par des enjeux relatifs à la formation. Aujourd’hui encore, plusieurs interrogations demeurent, relatives à la place de la supervision, la qualification et le rôle des superviseurs ou des titulaires, les liens potentiels avec l’université.

En effet, face à la multiplicité des théories psychanalytiques, la formation des psychanalystes n’est pas sans poser question. De ce fait, la transmission inhérente à l’analyse personnelle pourrait-elle dépasser une approche consensuelle et s’apparenter à une prise de position, au moins théorique (Green, 1992)? Quel est le poids de l’idéalisation dans ce processus : idéalisation de l’analyste, du superviseur, voire de l’association d’appartenance? Ce qui peut ramener, comme le fait si bien Green, à la place de la théorie. Et en complément, la place de la démarche de « recherche » au sein de celle-ci, de l’enseignement et surtout, de la participation à des séminaires (Kernberg, 2002) pour non seulement transmettre, mais accepter qu’un savoir soit repris, réinvesti, mis en chantier; pour qu’il puisse évoluer, de même que les cliniciens qui en sont porteurs.

« La théorie ne s’enseigne pas, elle se transmet » (Green, 1992, p. 512). En ce sens, quelle place pour la psychanalyse à l’université, lieu d’ « enseignement »? Freud lui-même, nous rappelle Green, associait l’enseignement de la psychanalyse à une multitude d’autres approches… à commencer par la médecine. S’agirait-il, en termes d’enseignement, d’ouvrir la voie, dans la formation à la psychanalyse, à la culture générale du clinicien, qui engloberait – peut-être plus que la psychiatrie, la neurologie et la psychologie au sens large – d’autres domaines tels la philosophie, la littérature et l’anthropologie (Green, 1992)?

Et l’ « Enseignement » (avec une majuscule) de Lacan, de quelle transmission est-il porteur? Il est vrai que la transmission évoquera surtout, pour certains, le retour aux fondements, voire aux textes fondateurs : Freud et Lacan auront en ce sens, été revisités un nombre incalculable de fois au fil des décennies et ce, de façon plus ou moins critique, plus ou moins dogmatique aussi. Reste que ce besoin de revenir au fondateur, à son histoire et donc, aux fondements de la psychanalyse, persiste, encore à ce jour. En ce sens, la démarche d’Élisabeth Roudinesco est évocatrice, si l’on considère que très récemment, il y avait encore à dire sur l’histoire du « père de la psychanalyse » (Roudinesco, 2014). De l’Enseignement de Lacan à la figure du Père de la psychanalyse, à notre époque et dans une culture où l’autorité fait bien piètre figure, n’y a-t-il pas risque d’une mise à mort ou d’un parricide qui, s’il s’avère porteur dans le registre du fantasme, pourrait bien soutenir le chaos lorsqu’agi? Comment respecter ses aînés, le savoir de la sagesse – tel que plusieurs cultures le valorisent encore aujourd’hui – et malgré tout faire en sorte que le savoir évolue, qu’il s’articule sans cesse avec les changements inhérents aux sujets qu’il concerne?

Dans un autre ordre d’idées, il s’agira d’abord, pour certains cliniciens, de faire évoluer la pratique, les           « dispositifs » (Mellier, 2006) au regard des nouveaux défis que représentent la population et les psychopathologies qui interrogent le savoir des cliniciens. Toute une autre voie s’ouvre dès lors, d’une part, en lien avec la place de la psychanalyse « hors les murs ». Plus spécifiquement, la perspective d’une théorie, d’un savoir, et d’une pratique qui pourraient influencer certains praticiens, même si ceux-ci s’inscrivent dans un milieu ou la prégnance des enjeux conscients pousse à faire fi des enjeux inconscients. Certains de nos travaux s’inscrivent d’ailleurs dans cette perspective, là où les problématiques psychosociales côtoient les interventions communautaires (voir par exemple, Gilbert et Lussier, 2013).

Si cette large question de la transmission a régulièrement été posée – en regard de Freud ou de Lacan, ou alors, sous le thème de la place et de la valeur des différentes institutions psychanalytiques, des modalités de la formation et de la reconnaissance de la légitimité des cliniciens et des psychanalystes –, avec moult conflits par ailleurs, c’est sans doute qu’elle engendre une pluralité de réponses.

Dans les numéros thématiques de 2018, précédés du colloque d’automne en 2017, il sera donc question de transmission, des voies de celle-ci, incarnées par différentes voix. L’attention sera portée à la diversité des lieux et modalités de la transmission, et à la valeur de celle-ci, pour qu’une approche non seulement perdure mais évolue.

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Filigrane souhaite dédier le colloque de 2017 et les numéros thématiques de 2018 à la mémoire d’André Lussier. André Lussier, qui nous a quitté récemment, a marqué le parcours, directement ou indirectement, d’une multitude de cliniciens québécois d’aujourd’hui. De par son enseignement remarqué à l’Université de Montréal, bien sûr, mais aussi, de par la passation outre-mer d’un savoir qui auparavant, peinait à franchir l’Atlantique, du moins, vers l’embouchure du St-Laurent. Figure remarquée à la SPM, il a su allier une pensée toujours en mouvement au plan de la théorie psychanalytique, avec un souci du bassin socioculturel dans lequel évolue tout sujet. Soucieux de transmettre, de partager, mais aussi de discuter de ses idées, il aura laissé derrière lui cette notion de la nécessaire affirmation, puis confrontation des idées, afin d’éviter l’enfermement et la 4 menace de nécrose toujours présente lorsque la réflexivité et la remise en question se voient contrecarrées.

André Lussier a laissé une descendance. Une large descendance dont certains transmettent comme professeurs, d’autres comme superviseurs, d’autres comme cliniciens. En ce qui me concerne, sa thèse de doctorat aura fondé l’argumentation de ma propre thèse, laquelle portait notamment sur l’ « idéal » et la projection dans le futur…

Sophie Gilbert
gilbert.sophie@uqam.ca

Quelques références (et inspirations)

Gilbert, S. et Lussier, V. (2013). Le génogramme libre au service de l’élaboration auprès de jeunes parents à risque de maltraitance envers leurs enfants. Le divan familial, no. 31, 195- 210.

Green, A. (1992). Préalables à une discussion sur la fonction de la théorie dans la formation psychanalytique. Revue française de psychanalyse, 56(2), 507-514.

Kernberg, O. F. (2002). La formation psychanalytique : quelques préoccupations. Revue française de psychanalyse, 66(1), 227-251.

Lussier, A. (1992). Notre idéologie de formation. Revue française de psychanalyse, 56(2), 483-487.

Mellier, D. (2006) Précarité psychique et dispositifs d’intervention clinique. Pratiques psychologiques, 12(12), 145-155.

Roudinesco, E. (2014). Sigmund Freud, en son temps et dans le nôtre. Paris : Seuil

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Agités, opposants, agressifs, hyperactifs, etc. : comment percevons-nous aujourd’hui les enfants et, surtout, comment les comprenons-nous ? Et ces enfants qui frôlent l’âge adulte, comment interpréter leur violence qui nous terrifie par l’absurdité de la mort – la leur et celle de l’autre – donnée en spectacle dans les lieux publics ? Notre jeunesse est-elle en mal d’action, de cruauté ? Quels enfants ont été ces jeunes adultes ? Quels parents ont-ils eus ? Dans quelle société ont-ils évolué ? Le clinicien est aujourd’hui interpellé sur la place publique par une violence qui le dépasse. De même que dans son bureau privé et dans l’institution, lorsqu’on lui demande de « réparer » ces enfants, ces jeunes. Des plus turbulents et opposants, à ceux qui sont carrément pressentis comme « hors contrôle », quelles réponses a-t-il à offrir ? Qui a peur de qui ? Quand dans nos services de protection de l’enfance, l’on attribue les agirs des jeunes à une « menace extérieure », le « méchant » en marge de la société, et que l’on aspire à les contrôler par une simple serrure de plus1. Si cet exemple est éloquent, c’est que dans cette histoire comme dans tant d’autres problématiques juvéniles, chacun accuse l’autre, l’extérieur, le différent. Qui est responsable ? Le père ou la mère ? L’école ou le parent ? L’institution ou les gangs de délinquants ? Mais dans d’autres situations, c’est bien l’autre sous toutes ses formes que l’on pointera du doigt : l’autre culture, l’autre religion, l’autre couleur de peau, l’autre pays… tout ce qui nous semble étranger et par le fait même, hors notre pouvoir. D’un point de vue psychanalytique, si nous pouvons sans doute discuter longuement de ce regard porté sur la différence (pensons à l’inquiétante étrangeté ou au narcissisme des petites différences), passé le choc de l’horreur, nous pouvons du moins réfléchir à cette violence en tant qu’inhérente au sujet humain. Revenir à cette notion de pulsion comme incontournable, à réfréner, sans doute… mais aussi à sublimer, à exprimer autrement.

Quelles pulsions habitent nos enfants ? Que veulent-ils exprimer ? Pourquoi les mots sont-ils si souvent insuffisants et en quoi ne peuvent-ils désormais traduire les « maux » ? Maurice Berger nous parlait déjà, il y a une dizaine d’années, des « enfants barbares »… entendu par cela que ceux-ci risquaient de s’écarter, de par leurs actes, de la norme qui assujettit l’ « humanité ». Loin de poser un jugement sur ces enfants – y a-t-il plus grand défenseur de leur cause que Maurice Berger ? – il rédigeait ce livre (et tant d’autres quiont précédé et suivi), comme un appel à la réflexion, comme une remise en question de tout un chacun. En référence à Freud, les penseurs psychanalystes ont depuis longtemps compris la violence humaine en termes pour le moins subversifs. S’il y a malaise dans la (ou serait-ce plutôt « de par la ») civilisation, c’est justement à force de réprimer ce qui en nous pourrait friser la barbarie, si quelque chose du cadre du social ne peut être intégré psychiquement, porté depuis la naissance par l’autre-semblable, l’autre bienveillant. En ce sens, peut-on tout pathologiser, même les enfants qui en très bas âge expriment leur détresse en actes? Peut-on se passer de l’environnement familial, social et culturel pour expliquer les agirs des enfants, des ados, des jeunes ? Osons poser la question de manière plus radicale : notre culture, celle que nous transmettons, aime-t-elle les enfants ?

Interroger la violence de la jeunesse, la cruauté à laquelle nous sensibilisent de plus en plus les médias, c’est d’emblée aborder la question du cadre dans lequel ces jeunes évoluent. Si trop souvent, l’on tend à distinguer « le nôtre » du « leur », parlant des jeunes américains qui ont accès aux armes à feu, ou alors, des jeunes intégristes et de leur appui sur une religion dont les fondements nous échappent… bref, si l’on cherche ainsi à se distinguer, c’est que fondamentalement, sans doute, nous ressentons cruellement cette communauté – si ce n’est de pensée, une communauté d’être – dans la dérive actuelle. Du reste, afin de soutenir la réflexion sur les aléas de la communauté humaine au 21e siècle, nous ne pouvons faire l’économie de la remise en cause du « vivre-ensemble » à l’occidentale. Comment expliquer tant de problèmes, de diagnostics chez nos jeunes, nos enfants, surprotégés physiquement de la prime enfance (voir les mécanismes mis en place dans les maisons pour ne pas qu’ils se blessent, qu’ils ouvrent les armoires, qu’ils sortent dehors à notre insu, etc.) à l’adolescence, incluant les nombreux interdits qui encadrent désormais les cours d’école (jusqu’au détecteur de métal dans certaines écoles secondaires) ? Si ce sont des cas isolés qui s’en prennent violemment à leur pair jugé marginal, ils sont bien plus nombreux ceux qui vivent sur la médication, dans un calme, voire une inertie artificielle… Qu’en est-il de cette pulsion que l’on cherche à contenir par tous les moyens – extérieurs, s’entend ? Que cherchent ces enfants qui provoquent, qui bougent trop et qui souffrent du mal du siècle : ce « déficit » de l’attention ? Seraient-ils justement trop attentifs au moindre mouvement extérieur afin d’échapper aux turbulences de leur monde interne – qui ne trouvent ni preneurs ni « entendeurs » ? Ces petits êtres, s’ils sont « pervers polymorphes », sont en attente… Est-ce que nos réponses actuelles sont encore adéquates ? Pertinentes ? Rassurantes ? Sommes-nous dépassés par l’évolution si ce n’est chaotique, pour le moins accélérée de nos sociétés ? Par des moyens technologiques, par une pensée (plus ou moins aboutie) qui se partage plus vite que l’éclair, par des images qui nous bombardent et font de nous les témoins instantanés des plus beaux accomplissements humains comme des plus barbares ? Une technologie qui fait de nous des adultes débordés, en déficit de pensée et d’attention ? De quel ordre est le manque chez ces jeunes, ces « néo-mercenaires » qui s’allient à une Cause – aussi étrangère puisse-t-elle nous apparaître ? Tout porte à croire que la quête de limites et d’idéaux constitue le pendant de l’absence de ceux-ci, dans un monde où curieusement, l’on tend à traduire liberté et égalité en une absence de contrainte… terrifiante ! Alain Ehrenberg en a discuté en termes de dépression il y a déjà plusieurs années, mais ne serait-ce pas d’abord par la référence aux angoisses les plus primitives que l’on pourrait aborder cette actuelle et bouleversante « figuration » du manque ? Qui a peur de qui, ce qui revient à dire : qu’est-ce qui des agirs, de la violence actuelle que portent les enfants reflète justement cette impossibilité d’exprimer non pas la pulsion, mais la peur d’être dépassé par celle-ci ? La recherche de contenance, la recherche de pare-excitation ? Mais aussi, sans doute, la quête incessante, aux fondements du sujet humain, d’un simple sens à sa vie, une direction imposée non seulement par des balises, mais par un avenir attrayant. Dompter l’angoisse de la projection de soi dans le futur par un agir bien réel et conjugué au présent, pourrait bien être l’aboutissement d’un effacement, aux plans imaginaire et symbolique, de la destinée. La parole est à vous, cliniciens… Notamment ceux qui travaillent auprès de ces enfants, ces jeunes en très grande souffrance psychique… mais aussi, ceux qui reçoivent les parents en quête de réponses par rapport à ces enfants et ces jeunes qui trop souvent les désarçonnent. Finalement, à tous ceux qui sont interpellés par ce climat d’instabilité actuelle, dans lequel une certaine jeunesse se révolte, s’exprime, curieusement d’une façon très solitaire et destructrice, dans une quête – ou serait-ce un message – qui ne peut que nous interroger, comme cliniciens, comme citoyens. Si les psychanalystes se sont exprimés largement sur la médication des enfants et ses dérives, peu se sont fait entendre à propos de la « terreur des enfants » : celle que l’on ressent tout un chacun lorsque confronté à l’horreur d’un enfant qui porte atteinte à sa vie ou à celle de ses pairs, celle du parent ou des proches de l’enfant qui donne à voir sa souffrance en acte, mais aussi et surtout, celle que portent ces enfants et ces jeunes angoissés, terrorisés, dans « un monde sans limite » (tel que formulé par Jean-Pierre Lebrun).

Sophie Gilbert
Comité de rédaction Filigrane

 

Nous aimerions toutefois recevoir un bref résumé (10 lignes) de votre proposition d’article d’ici le 1er octobre 2016. Vos articles devront être soumis au plus tard le 31 décembre 2016. 
gilbert.sophie@uqam.ca

2015. La violence est partout. Dans les médias, les images se font de plus en plus choquantes : tout est permis. Les assassinats en direct, et pas les moindres. La plus vile cruauté nous est montrée sans voile, sans pudeur. L’humain, la victime comme le bourreau, n’a plus besoin de masque : celui qui tue le fait sans gêne, celui qui est sauvagement abattu nous montre sa détresse, son désespoir, les restes de son humanitude (Paillé, 2006) avant de perdre définitivement son statut de vivant… Car celui de sujet, il l’avait déjà sacrifié, du moins, dans les yeux de son agresseur et possiblement, de son public. Puis, on passe à autre chose, on vaque à ses occupations, on continue… à vivre ?

La violence est partout. Les jeunes, les enfants même, y sont surexposés. Et pas seulement dans les pays en guerre : si on ne la vit pas, il faut y jouer. Dans des décors d’un réalisme désarmant, nos jeunes, manettes en mains, prétendent être des soldats ; ils défendent leur pays et envahissent celui des autres, les étrangers. Le nouveau visage de la colonisation ? La vie serait-elle un éternel recommencement ?

C’est aussi l’ère du déni. Comment y échapper ? Sinon, pas de vie possible, me direz-vous. Dans l’état actuel du monde, on ne peut sans culpabilité, sans honte, investir son travail, nourrir ses enfants, etc. Il faut poser une limite, une limite interne (à défaut de pouvoir même envisager de s’opposer explicitement et efficacement, de l’extérieur), à la violence ambiante. Il faut la nier, l’oublier… et pourtant : elle nous revient toujours, le lendemain généralement, sous une autre forme : inusitée, plus provocante encore, voire plus « fascinante » ?

Le clinicien d’aujourd’hui n’échappe pas à cette réalité. Si la violence franchit la porte de son cabinet, le déni risque aussi de s’y immiscer. Lorsqu’un psy refuse de « prendre tel cas » parce que trop « agissant », lorsqu’il ne peut prendre le risque de se confronter à la « folie » adolescente, aux agirs, aux tentatives de suicide répétées, à l’automutilation ou aux scarifications. S’agit-il d’un espace clinique aseptisé ? Il semble que déjà, cet espace « propre » [1] que l’on peut retrouver autant en psychanalyse que dans d’autres univers psychothérapiques dévoile une vision de l’autre objectivé ; toute trace de subjectivité et de singularité étant ignorée dès lors que seul un symptôme est considéré (par le choix arbitraire d’un parmi les autres) avant que ne tombe le verdict : « pas dans ma cour ». N’est-ce pas justement par ce mécanisme d’objectivation de l’autre que les pires dictatures ont pu naître et demeurer quasi inaltérées jusqu’à ce jour ? Que les pires cruautés peuvent être mises en oeuvre puis données à voir – pour ne pas dire : être délibérément regardées ? Que penser de cette violence de la réduction de l’autre à son symptôme ? S’agit-il d’une utilisation détournée (pervertie ?) du trait unaire (Lacan), de l’altérité pure – est-ce que les tragiques impacts sociaux de cette vision, qui a soutenu plus d’un génocide, pourraient prendre racine à l’échelleindividuelle, dans un simple regard posé sur l’autre ? Ou encore, peut-on déceler dans cette exclusion sans appel des traces de la violence fondamentale (Bergeret), en ce que le clinicien se sent tenu de rejeter l’autre, le patient, pour protéger son intégrité ?

Si la violence inhérente à certaines réactions des psys est ici questionnée, reste que la recrudescence actuelle de cette violence qui leur est imposée, ou plutôt « donnée à voir » – par diverses mises en scène impliquant le corps – demeure inexpliquée. À première vue, dans ces diverses formes d’agirs sur le corps et par le corps (coupure chez l’un, injection chez l’autre, mais aussi maigreur ultime, et assaut cruel d’autrui), difficile de retrouver des traces de la « belle indifférence » hystérique. L’atteinte au corps hystérique, signifiante et en attente de traduction, fait place aujourd’hui à une violence, qui davantage qu’un quelconque message crypté, envahit cette « adresse » au psy trop souvent confiné à une position de spectateur impuissant. Cela pourrait d’ailleurs justifier la réserve – voire même, l’attitude défensive – de certains cliniciens : le pressentiment que quelque chose d’intolérable leur sera imposé, voilé sous la réassurance de l’attribution de ce malaise à un symptôme circonscrit, nommable, objectivable, et par là même, facile à exclure de sa pratique.

À l’échelle sociétale, cette forme actuelle de la violence imposée à l’autre en passant par la force de l’image surtout (associée à un message verbal stéréotypé ou carrément absent [2]) met essentiellement en scène un « corps »… d’abord vivant, puis violenté, qu’on ne peut regarder qu’en faisant abstraction de l’humanité qui lui est pourtant associée. Seul remède au tragique de cette vision d’horreur ? Dénaturer l’humain, comme si on le « tuait » avant même d’assister à son dernier souffle. Si de telles coutumes ont pu être acceptées à des époques antérieures – pensons à l’attraction publique que ces scènes pouvaient susciter à l’ère médiévale – il est difficile de les dissocier d’une vision régressive de l’humain. Rapidement, on pourra se dire que cette violence est celle du « barbare » [3], de l’étranger.

Néanmoins, la réalité de ce que voit – ou refuse parfois de voir ? – le clinicien dans son cabinet, dans les médias, et même dans la culture démontre qu’il est douteux de considérer que seuls les autres, les étrangers – j’entends ici les non occidentaux – feraient encore preuve aujourd’hui de cette forme de violence. En effet, dès lors que l’on considère par exemple le rapport au corps inhérent à celle-ci, ne reconnaît-on pas les fondements d’une attraction publique – différente des décapitations, je vous l’accorde – fort « glamour » dans l’exposition « Bodies » qui a fait le tour du monde ? N’est-ce pas ici une preuve de la facilité avec laquelle l’humain-spectateur peut se dissocier de son identification (nécessaire) à l’autre ? Et curieusement, n’est-ce pas dans cette exacte situation, où la psyché est expulsée du corps-mort, que se produit de façon saisissante une identification massive à l’autre ? En effet, privé de son humanité, de son empathie, de cette reconnaissance de l’autre comme similaire à soi, de la prise en compte du « sacré », que reste-t-il du sujet humain dans ce regard porté sur le corps-objet ? La violence de la réification de l’autre est-elle indissociable de la propre objectivation du sujet-témoin ? Le voyeur ne trouve-t-il pas une certaine
jouissance dans l’identification au bourreau ? Et la violence reléguée à l’autre, au bourreau, n’est-elle pas tout d’abord la violence de soi que l’on refuse d’admettre – la projection étant l’échappatoire humaine de prédilection ?

Ce détour par les enjeux macrosystémiques nous semble propice à reconsidérer la façon dont les cliniciens peuvent se retrouver témoins de la violence de l’autre, mais aussi, faisant violence à l’autre par des processus similaires à ceux relevés à l’échelle sociétale : le déni (ça ne me concerne pas), l’objectivation de l’autre, la désidentification (de l’autre singulier, ou d’une culture en particulier) – qui pourraient voiler en fait une suridentification à l’autre (à la violence du bourreau, au statut d’objet de la victime).

Si les psychanalystes et les cliniciens d’orientation psychanalytique s’entendent aisément sur la violence inhérente à certaines approches – par symptômes, par diagnostic DSM, par les « techniques d’intervention », par le testing – de cliniciens d’autres allégeances théoriques, il serait parfois plus difficile de prendre en considération, avec recul, les failles possibles de la référence théorico-clinique qui est la nôtre [4]. Pourtant…

  • Au-delà de l’universalité des processus psychiques fondamentalement humains que nous venons de répertorier, le psychanalyste ou le clinicien d’orientation psychanalytique n’aurait-il pas lui aussi la tentation de comprendre à tout prix, de diagnostiquer, d’imposer ses vues sur l’autre ?
  • Nous l’avons vu, le psy n’est pas à l’abri, dans son cabinet, de l’attitude couramment adoptée devant l’écran (de TV, d’ordinateur) ; devant l’horreur, l’impensable, le « trop » (et le risque d’une identification massive), la tentation est forte d’objectiver l’autre, de le priver de ses qualités de sujet et même de son humanité, tout en niant toute identification possible ;
  • Faire violence en imposant une seule façon de faire, le détour par la parole… est-il nécessaire ? Si cette parole s’avère impossible, ne serait-ce que dans un premier temps, qu’avons-nous à proposer ? Que sommes-nous prêts à céder sur notre propre désir d’analyser par le médium du discours ?
  • Il est parfois trop facile d’oublier que la psyché est en fine articulation avec le corps… et ainsi, d’ignorer les messages adressés par ce corps (qui grossit ou à l’inverse, maigrit ; ce corps tendu voire arqué ; ce corps sans cesse en mouvement ou alors, complètement figé ; ce corps séduisant ou repoussant, etc.). Les psychanalystes, spécialistes du développement et du fonctionnement (intra)psychiques ne sont pas à l’abri du refuge dans la psyché (dans un mécanisme au plus proche de l’intellectualisation), parfois plus confortable que la prise en compte de son corps et de celui de l’autre ;
  • La violence de l’interprétation (la violence secondaire, selon Aulagnier) demeure un risque de notre approche : ce discours, cette intervention ou interprétation, présentée comme une vérité, LA vérité… propice à rendre l’autre « fou » ;
  • L’Idéal – de la psychanalyse – peut aisément basculer dans un refuge idéologique (message stéréotypé par excellence) : il faut être « analysé ». Telle une religion, cet idéal ne saurait être remis en question et ce faisant, ouvre la voie aux pires abus sur l’autre qui se montre réticent… mais qui ose peut-être enfin « être lui-même » ? La psychanalyse peut-elle à l’occasion constituer une idéologie où le clinicien refuse d’entrevoir un mieux-être parfois nécessaire, qui en passe par l’autre, voire même par une autre approche… fut-elle médicalisée ? Ce qui sous-tend non seulement la question des visées (thérapeutiques ou non) de la psychanalyse, mais aussi celle de la collaboration avec d’autres professionnels. Y a-t-il là, en outre, un risque d’isoler le sujet pour son bien, de son propre environnement social, culturel ?
  • Et dans la même veine, combien de psys vont faire abstraction de la culture de l’autre sous prétexte d’universalité du fonctionnement psychique et de la métapsychologie, voire de la prépondérance de la réalité psychique sur la réalité socialement partagée… abrogeant du même souffle tout un pan de l’être, dont l’histoire, la préhistoire, les valeurs et la compréhension du monde telle que transmise par ses aïeux. Signe légitime du niveau – intrapsychique – d’une approche, ou réduction de la complexité du sujet ?

Du reste, la psychanalyse donne aussi des lignes directrices, une compréhension du fonctionnement psychique qui peut permettre d’éviter de pervertir une relation thérapeutique où le sujet – dès lors considéré comme objet – s’estomperait au profit de la jouissance du clinicien. C’est là pour Lacan un constituant de l’éthique de la
psychanalyse. Une éthique à différencier de la morale, nous dira Lacan : la place accordée au désir de l’analysant, au désir du sujet qui pourra bien sûr s’avérer en porte à faux avec celui du social, avec ce que l’autre veut pour lui, de lui. Sommes-nous toujours prêts à maintenir ce regard et cette écoute sur ceux qui nous consultent, ou fait-on parfois violence au sujet, sous prétexte de vouloir qu’il aille mieux ? Le clinicien d’orientation psychanalytique saurait-il se distinguer à ce point de l’environnement socioculturel dans lequel il s’inscrit, mais aussi, dans lequel s’inscrivent ceux qui consultent et leurs proches (référents, parents, amis qui veulent leur bien, leur mieux-être) ? Jusqu’où arrive-t-on à tenir cette posture éthique où le désir ne correspond pas toujours à la morale du « bien » ?

D’autant plus que les cliniciens s’inscrivent dans un système de soins (qui veut justement le « bien », le mieux-être de la population), et si ce n’est le cadre institutionnel (pour ceux qui travaillent en cabinet privé uniquement), ce sera bien vite le cadre socioculturel, voire sociopolitique qui leur sera imposé [5]. N’est-ce pas ici une forme de violence subie par les psys que celle de l’obligation à la guérison rapide, tangible, mesurable ? Comment les psys d’allégeance psychanalytique peuvent-ils rivaliser avec les philosophies actuelles de l’entreprenariat et de la rentabilité portées
par toute une culture – particulièrement évidente, ces jours-ci, au Québec ? Comment faire valoir la donne, incontournable pour nous, du temps ? Car si la violence est partout, la temporalité n’est plus, la décharge est immédiate. Nous la rencontrons bien sûr dans la société éplorée devant tant d’agirs portés à l’écran en temps presque réel, mais aussi chez les individus, en particulier peut-être les jeunes. La décharge pressante sur le corps, par le corps, dans un refus de l’assujettissement à l’Autre (Lévy, 2013) sans prendre le risque de créer un espace, un temps d’élaboration nécessaire au travail psychique adolescent, à la mise en sens du pubertaire (Gutton). A-t-on le temps de rencontrer ces ados qui sortent de l’urgence, diagnostic (« TPL » : trouble de personnalité limite) et médication à la main après avoir attenté une énième fois à leurs jours ?

Mais à l’inverse, jusqu’où peut-on tenir cette posture éthique psychanalytique tout en ne contrevenant pas au bien du sujet ? Y a-t-il risque, à l’extrême, d’encourager malgré soi l’agir et l’échec de la sublimation, la décharge de tension pour soi peu importe le moyen, plutôt que dans le socialement acceptable où le désir serait d’emblée, en
partie, contrecarré (voir le Malaise…) ? À l’inverse, le patient doit-il se « faire violence » pour aller mieux, de connivence avec certaines approches qui feraient aisément violence à l’autre pour son bien… considérant que la survie psychique serait similaire à celle du corps que l’on attaque par la médication, par la chirurgie (L’Archevêque,
2015) ? Doit-on parfois l’amputer de son symptôme, de force ? Ce faisant, on imagine bien le risque de faire fi de la demande du patient…

Mais justement, que demande le patient en 2015 ? Demande-t-il toujours un travail psychique en profondeur ? Est-ce que la demande d’« amputer la part souffrante » (L’Archevêque, 2015) équivaut à amputer le sujet en lui ? Si la demande est d’ainsi se « faire violence » [6], du moins, de notre point de vue… que peut-on faire ? Refuser de le recevoir ? Peut-on considérer le patient comme sujet malgré lui, plutôt qu’assujetti à la culture et la société, au regard de l’autre ou encore à l’imaginaire ? Le psy se fera-t-il un devoir de délivrer le sujet ou demeurera-t-il témoin silencieux, pétrifié, de cette violence ?

La violence est partout, disions-nous. Mais n’est-ce pas là une vérité intemporelle ? En effet, du point de vue intrapsychique, on ne saurait abolir la violence, sans amputer justement l’humain, le sujet humain. En ce sens, nous assisterions aujourd’hui essentiellement au retour à l’évidence des fondements de l’humain : violence fondamentale (Bergeret), pulsion de mort, tendance à la décharge pulsionnelle (Freud)… la Nature de l’Homme ? À l’opposé, du point de vue biologique des sciences de la Nature, l’humain serait en perpétuelle lutte contre les lois du chacun pour soi, du plus fort, de la sélection naturelle. Contre nature, le « sujet » avec son éthique, le sens à trouver voire à construire, son désir de communion voire de communauté, l’importance accordée à l’altérité, la liberté et la dignité, questionnera Ameisen (2007) ? Si le malaise dans la culture freudien reflète cette tension entre les lois du biologique
et celles de la culture et de la vie en société, au risque que la vie du névrotique s’apparente à une vie contre-nature, reste que le « travail du négatif » (Green) témoigne du potentiel symbolisant, structurant de cette opposition à la pulsion. De fait, l’incontournable potentiel destructeur humain a des vertus évolutives nous dévoilait Winnicott : détruire pour reconstruire, détruire pour se construire en interaction avec l’autre, pour se délier, au moins minimalement et paradoxalement pour créer l’objet et le sujet. De façon générale, la violence demeure la voie
privilégiée de la construction, du rapport à l’autre, et du sens, tel que le soutient notamment le concept de castration symboligène (Dolto) inhérente à la subjectivation, à l’autonomisation. Quelle violence doit ainsi être assumée et tolérée par le clinicien pour qu’évolution, voire construction du sujet puisse advenir ?

Si le psy a une position privilégiée, c’est donc non seulement par l’inévitable confrontation à la violence de l’autre, mais bien, dans une perspective psychanalytique, par sa référence à une théorie qui propose des voies de compréhension de cette violence [7]. Recréer l’espace pour jouer, pour élaborer, pour représenter et symboliser ; tel est le mandat du clinicien d’orientation psychanalytique. La double valence de la violence ne peut, du point de vue psychanalytique, être niée : violence pour vivre ou pour mourir [8] ?

2015. La violence est partout. Revenons, en conclusion, à ces jeunes qui repoussent les limites de la violence… pour donner un sens – une direction et une signification – à une vie insensée, en entrevoyant la lumière : un Idéal déguisé en Dieu, Mohamed… peu importe. Pour eux, il s’agit de défendre le semblable (l’autre imaginaire) et l’Idéal
(l’idéologie, dans les faits, d’où le bémol que l’on peut accorder à la valence symbolique de celui-ci) en détruisant l’altérité (l’autre différent). Et curieusement, il semble que la réponse qu’ils provoquent se pose d’emblée dans les mêmes termes. Une rapide référence à la psychanalyse ne peut que nous pister vers le danger que constitue une telle identification massive à La Cause assortie de la négation du désir propre (et donc, de l’essence du sujet humain), dans un combat sans merci qui oppose deux clans prisonniers d’une dynamique spéculaire. En ces temps incertains, la psychanalyse n’a-t-elle pas l’obligation d’éclairer ces débats sociaux ? De donner un sens, une nouvelle voie de compréhension à ce qui apparaît comme l’un des principaux enjeux sociétaux de notre époque ? Redonner sens à la vie, autoriser le travail de subjectivation, dans toute sa complexité et sa temporalité, serait-ce là la tâche la plus spécifique des cliniciens d’orientation psychanalytique en 2015 ? Lourde tâche, n’est-il pas ?

Références
Ameisen, J.-C., 2007, La mort au coeur du vivant, Revue française de psychosomatique, 32(2), 11-44.
Ciccone, A. (dir.), 2014, La violence dans le soin, Paris, Dunod.
L’Archevêque, A., 2015, La violence et le sujet, inédit.
Lévy, G., 2013, Pour vivre, mourir ou de la tyrannie de l’actuel, conférence donnée le 28 septembre 2013, inédit.
Paillé, P., 2006, Lumières et flammes autour de ma petite histoire de la recherche qualitative, Recherches
qualitatives, 26(1), 139-153.

Sophie Gilbert
Pour le comité de rédaction
Revue Filigrane


 

[1Intéressant de noter la double définition : au-delà de l’allusion à la propreté, la connotation en lien avec la propriété amène à se demander comment cet espace à soi peut-il devenir un espace partagé où le patient pourra
créer… à partir de lui-même et non seulement de l’autre ?

[2Pensons ici aux messages de propagande associés aux vidéos de mises à mort, ou encore, au message à
(re)construire lors de procès alors que l’agir est depuis longtemps « en ligne » ou surmédiatisé – le « cas »
Magnotta, par exemple… Ces images sans parole nous semblent à rapprocher du silence des ados qui se
présentent en clinique (il sont tout de même au rendez-vous ; ils s’imposent à nous d’une façon provocante, telles
ces images surdiffusées dans les réseaux sociaux) et donnent à voir plutôt qu’à entendre.

[3On oublie parfois qu’étymologiquement, ce mot fait allusion à l’étranger.

[4À noter que Ciccone a mis l’accent récemment sur de telles taches aveugles, dans un collectif intitulé La violence
dans le soin.

[5Voir nos derniers numéros sur le devenir de la psychanalyse.

[6Ici, le parallèle avec la chirurgie esthétique s’impose : inscrite dans un désir trop souvent mal délimité, ou du
moins, mal élaboré avec tout ce qu’on sait de l’éternel recommencement de ces opérations sur le corps qui jamais
ne satisfont le sujet. Le corps attaqué par soi : s’agit-il de violence, de pure esthétique, ou même d’un statement ?
Être assujetti aux standards, ou plutôt à l’imaginaire de son époque ?

[7À la lumière de l’éthique (Lacan), l’économique (Freud), du cadre (Roussillon), du discours (Aulagnier), du « mal »
(Green), de l’aire de jeu (Winnicott), etc.

[8Comme en témoigne d’ailleurs l’étymologie…